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Sermon de l’abbé Iborra : Le rouge du sang versé, le prix à payer pour que la vérité soit proclamée, qui vient colorer le noir de l’encre des mots qui autrement restent vains

Cet sermon, disparu à la suite du piratage que nous avions subi, a été retrouvé.

Sermon de M. l’abbé Éric Iborra,

vicaire de la paroisse Saint-Eugène - Sainte-Cécile à Paris (IXe),
lors de la messe de rentrée du Rouge & le Noir en forme extraordinaire du samedi 27 septembre 2013
en la célébration de la
fête de saints Côme & Damien

L’évangile des béatitudes en S. Luc illustre à sa manière la fête de ce jour puisqu’on y parle de guérisons et que Côme et Damien étaient médecins. Ss. Côme et Damien nous sont bien sûr familiers, à Saint-Eugène, parce que leur nom figure dans le canon romain de la messe. Mais ils sont en plus actuels parce que l’un et l’autre sont des martyrs originaires de Syrie, d’Alep, l’antique Cyr, pour être précis. Voici des hommes qui sont passés en faisant le bien, opérant des guérisons autant par leur art de médecin que par leur foi au Christ, et dont le témoignage n’a pas été reçu. Traduits devant le gouverneur au temps de la persécution de Dioclétien, ils furent condamnés à avoir la tête tranchée et répandirent leur sang comme aujourd’hui tant de chrétiens d’Orient.

Le Rouge et le Noir : vous ne pouviez être plus inspirés en choisissant cette date pour votre messe de rentrée. Le rouge du sang versé, le prix à payer pour que la vérité soit proclamée, qui vient colorer le noir de l’encre des mots qui autrement restent vains.

Comment ne pas voir dans le martyre de ces médecins chrétiens un écho de ce qui se passe aujourd’hui encore dans ces mêmes contrées ? Car enfin voici des hommes vouent leur vie au service de leur frères, chrétiens ou païens qu’importe, et qui ne reçoivent, pour prix de leur charité, que le rejet, la haine, la mort. Réplique éloquente de ce soupir de S. Jean dans son prologue : Il est venu chez les siens et les siens ne l’ont pas reçu. Témoins d’une religion de paix, exigeante car luttant constamment contre les pulsions de mort qui taraudent le cœur malade de l’homme, s’épanouissant dans une anthropologie libérant l’homme de ses étroitesses, qui se trouve repoussée sans raison avec violence. Et cela aussi bien sous le même mode sanglant dans les pays païens d’Orient que d’une manière plus idéologique dans les pays post-chrétiens d’Occident. Comment ne pas voir aussi dans la condamnation de ces martyrs quelque anticipation de la dérive totalitaire qui guette tout Etat quand il s’autodivinise à la manière de l’empire romain tardif ? Nous pouvons aisément reconnaître dans les démocraties modernes, déliées de leur lien sacral avec le Dieu transcendant les épigones de la terrible machine impériale alors toute recourbée sur elle-même.

Le cardinal Pacelli, le futur Pie XII, dans un sermon prononcé à Notre-Dame de Paris le 13 juillet 1937, mettait le doigt sur la condition pathétique de ces sociétés qui s’idolâtrent parlant d’elles comme « d’un monde qui a peut-être plus besoin de rédemption qu’en aucune autre époque de l’histoire et qui, en même temps, ne s’est jamais cru plus capable de s’en passer ». Cette suffisance du monde hérité des Lumières, confrontée aux désillusions toujours plus manifestes de la post-modernité, se raidit dans une attitude sectaire dont les événements de l’année écoulée ont été les signes éloquents. Les Français sont de plus en plus nombreux à considérer que cette marche forcée sur des chemins qui ne mènent nulle part – pour reprendre l’expression d’Heidegger – est proprement suicidaire. C’est pourquoi ils sont aussi de plus en plus nombreux à se lever pour s’opposer à ce suicide programmé d’une civilisation qui n’a aujourd’hui plus d’autre repère que ceux que l’Église, héritière d’une tradition millénaire, met à sa disposition.

Encore faut-il faire œuvre de passeurs : redonner à une foule inquiète et proche du désespoir des raisons d’espérer et de se battre. C’est encore ce que disait Pie XII, il y a trois quarts de siècle à vos devanciers : « Nous les connaissons les aspirations, les préoccupations de la France d’aujourd’hui ; la génération présente rêve d’être une génération de défricheurs, de pionniers, pour la restauration d’un monde chancelant et désaxé ; elle se sent au cœur l’entrain, l’esprit d’initiative, le besoin irrésistible d’action, un certain amour de la lutte et du risque, une certaine ambition de conquête et de prosélytisme au service de quelque idéal ». Ajoutons qu’avec la post-modernité, elle a compris qu’il n’y a plus d’autre voie de restauration possible que celle qui s’appuie sur la Vérité révélée, les autres mythes fascinants du 20e siècle ayant suffisamment montré qu’ils étaient des idoles mortifères, la dernière en date étant le libertarisme de 68.

« Nous sommes à une heure de crise, continuait le Pape. À la vue d’un monde qui tourne le dos à la croix, à la vraie croix du Dieu crucifié et rédempteur, d’un monde qui délaisse les sources d’eau vive pour la fange des citernes contaminées ; à la vue d’adversaires, dont la force et l’orgueilleux défi ne le cèdent en rien au Goliath de la Bible, les pusillanimes peuvent gémir d’avance sur leur inévitable défaite ; mais les vaillants, eux, saluent dans la lutte l’aurore de la victoire ; ils savent très bien leur faiblesse, mais ils savent aussi que le Dieu fort et puissant (Ps 23, 8 ) se fait un jeu de choisir précisément la faiblesse pour confondre la force de ses ennemis. Et le bras de Dieu n’est pas raccourci  ! (Is. 59, 1). Soyez fidèles à votre traditionnelle vocation ! Jamais heure n’a été plus grave pour vous en imposer les devoirs, jamais heure plus belle pour y répondre. Ne laissez pas passer l’heure, ne laissez pas s’étioler des dons que Dieu a adaptés à la mission qu’il vous confie ; ne les gaspillez pas, ne les profanez pas au service de quelque autre idéal trompeur, inconsistant ou moins noble et moins digne de vous ! ».

Pie XII, comme aujourd’hui son lointain successeur, nous appelle à l’action, une action qui doit aussi revêtir des aspects politiques, mais qui est avant tout culturelle. Une action patiente qui doit viser à restaurer la guérison des intelligences et des cœurs. Une action qui s’appuie sur les moyens pauvres de l’évangile. Une action qui s’expose à l’incompréhension des imbéciles et à la méchanceté des puissants de ce monde. Une action, donc, qui comme celle des saints martyrs que nous célébrons aujourd’hui, s’expose à la persécution, celle décrite par les béatitudes.

Mais comme le disait encore Pie XII, « écoutez la voix qui vous crie : “ Priez, Orate, fratres ! ” Sinon, vous ne feriez qu’œuvre humaine, et, à l’heure présente, en face des forces adverses, l’œuvre purement humaine est vouée à la stérilité, c’est-à-dire à la défaite ; ce serait la faillite de votre vocation ». Chers amis du Rouge et le Noir, le Kulturkampf dans lequel vous vous engagez dépasse nos possibilités humaines. Car l’ennemi est bien plus formidable que le chancelier Bismarck ! C’est un combat dont la pointe est spirituelle, car nos ennemis de chair ne sont que des marionnettes agitées par les puissances obscures que manipule le monde infernal, mensonger et homicide dès l’origine. Vous ne pourrez mener votre œuvre de reconquête culturelle des esprits qu’en vous enracinant solidement dans une vie spirituelle sérieuse et profonde. « Dieu premier servi ! ». Le secret de la fécondité politique d’une S. Jeanne d’Arc, ce fut sa passion de Dieu, de son Christ et de l’Église qui le prolonge et le rend présent dans la société des hommes.

Cette vie spirituelle, en quoi consiste-t-elle ? Le Seigneur en a tracé l’esquisse dans l’évangile : Ne vous conformez pas au monde présent. Citoyens de la Cité terrestre, soyez aussi et surtout citoyens de la Cité d’en haut, de la Jérusalem céleste !

A l’empire du bruit et du tweet, préférez chaque jour le silence de la lecture, de la méditation, de l’oraison.

A l’abondance des biens de toute sorte que l’on vous somme de consommer, préférez chaque jour l’austérité du pain de Vie qui vous est offert quotidiennement à la messe.

Aux séductions des sens et à l’orgueil de la vie, préférez chaque jour l’exemple du fiat de Marie dans la récitation du rosaire.

En un mot, aux multiples paroles dont ce monde vous accable, préférez chaque jour la Parole unique de Dieu qui les surplombe toutes, ce Verbe unique qu’il nous donne pour nourrir nos intelligences et qui incarné, eucharistié, nourrit aussi nos cœurs et nos âmes.

C’est par la culture d’une foi vive, par-delà même l’étude du vrai et de l’opportun, que vous ouvrirez à ce monde malade le chemin de l’espérance. « Priez, aimez, veillez ! » Que ces paroles de Pie XII vous accompagnent tout au long de l’année qui s ’ouvre !

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