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[SERMON] Abbé de Massia : « Ce n’est qu’un début »

Jeudi 4 juin, l’abbé de Massia (FSSP) célébrait la messe d’action de grâce du XXXIIIè pèlerinage de Chartres, en l’église Ste Odile. Voici son sermon.

« Ainsi nous naviguons vers votre cathédrale.
De loin en loin surnage un chapelet de meules,
Rondes comme des tours, opulentes et seules
Comme un rang de châteaux sur la barque amirale.
Vous nous voyez marcher sur cette route droite,
Tout poudreux, tout crottés, la pluie entre les dents.
Sur ce large éventail ouvert à tous les vents
La route nationale est notre porte étroite. »

« 33 ans… Cela fait maintenant 33 ans que ce pèlerinage, notre pèlerinage, suit la voie tracée par Charles Péguy. 33 ans de marche, de poussière, de pénitence : 33 ans de joie, d’espérance, et de prière. A la longue, se dira-t-on, cela devrait finir par les lasser ! Après tout, on finit par connaître le chemin : la traversée de Paris, le Bois de Verrières… Igny, Saclay, Choisel… Et puis Cernay, les Charmes… La messe du dimanche, sous le soleil, on l’on commence à se demander si l’on va pouvoir terminer… Batonceau, Emancé, et enfin la Beauce : longue, verte, pliée par le vent, la Beauce de Péguy, le manteau de Notre-Dame…
Oui, le même trajet, depuis 33 ans, à quelques changements près… Et pourtant, chaque année, le même enthousiasme : la même fougue, la même folie peut-être, qui anime le parvis de Notre-Dame de Paris, dès 4h00 du matin, et qui suit, sans les lâcher, ces milliers de pèlerins : parce qu’il savent, eux, que leur marche n’est pas simplement une promenade, que leur effort n’est pas simplement sportif, qu’il y a quelque chose de plus, de plus profond, de plus mystérieux, qui rentre par les pieds à force de fouler la terre et finit dans le cœur et dans l’âme… C’est une grâce, différente pour chacun, proportionné à chaque âme, qui attend le pèlerin, au détour d’un champ, d’une forêt ou de la route nationale. Une grâce nouvelle chaque année, une grâce de conversion, de retournement. C’est ça, Chartres. Et 33 années, et 100 années, et 1000 années de marche ne suffiront pas à faire disparaître le caractère unique et nouveau de chaque pèlerinage. Alors, en ce jour de la Fête Dieu, il est bien juste de rendre grâce à Dieu. Pour tant de dons reçus, pour tant d’efforts accomplis. Pour tant de confessions, pour tant de conversions, pour tant de communions. Pour les messes magnifiques qui ont ponctués notre marche. Pour le temps si clément, pour l’absence d’accident. Notre Bonne Mère nous a bien protégés cette année. Comme les années précédentes d’ailleurs, et comme toutes les années à venir… Il le faut bien : après tout, c’est son pèlerinage.
« Ce n’est qu’un début » Lorsqu’on m’a demandé de faire ce sermon pour la messe d’action de grâce du pèlerinage, je me suis senti un peu désemparé : je n’ai, après tout, pas encore un an de sacerdoce. Alors je suis allé voir l’abbé Coiffet, à l’hôpital, à Versailles. Il était en forme, il s’excuse d’ailleurs de ne pouvoir être présent aujourd’hui, et il m’a dit : « Dites-leur que ce n’est qu’un début. Dites-leur que maintenant, il faut appliquer, durant toute l’année, ce qu’ils ont reçu durant ces 3 jours de pèlerinage. Et puis, à la fin, parlez-leur de la Sainte-Vierge : il faut toujours parler de la Sainte-Vierge ». Mon sermon était fait.
Ce n’est qu’un début. Le pèlerinage n’est pas une fin en soi. C’est une halte, au milieu de la journée. C’est un oasis au milieu du désert : c’est un encouragement, une espérance pour continuer à avancer, jusqu’au prochain. Le temps, la fatigue et les épreuves aidant, il peut nous arriver, dans nos vies quotidiennes et dans notre vie spirituelle, d’être comme lassés, abattus, refroidis : d’avoir l’impression de ne pas avancer, de toujours retomber, de ne pas y arriver. C’est alors qu’il nous faut une motivation, un élan, un souffle ; et c’est exactement ce qui se produit au pèlerinage.
La connaissez-vous, mes biens chers frères, cette expérience familière au pèlerin, qui survient sans prévenir, le dimanche soir ? Voilà presque deux jours qu’il marche, notre bon pèlerin. Il est parti plein de courage ; le samedi soir a été difficile, mais il s’est tout de même surpris à chanter, dans la dernière montée de Choisel. Le dimanche matin, une ampoule s’est réveillée… heureusement il y a eu la messe, à Rambouillet. Et puis il y a le dimanche après-midi… le long dimanche après-midi. Une halte à Batonceau, puis une pause à Emancé… Le pèlerin commence à penser qu’il n’y arrivera pas. La colonne quitte la route goudronnée, on passe le dernier camion de l’ordre de Malte, on s’enfonce dans les champs interminables sur ce chemin de terre qui tourne et retourne comme si l’on cherchait le bivouac de Gas sans pouvoir le trouver… Et puis, soudain, sur le coup de 18h00, au sortir d’un virage, une rumeur commence à courir, de chapitre en chapitre… « Les flèches ! On voit les flèches ! » Le pèlerin relève alors la tête, sceptique ; son voisin lui montre du doigt : « là, à droite des deux arbres, sur la ligne d’horizon ! ». Il scrute la vue, entre Ciel et Terre, et soudain il les aperçoit : les deux flèches de Notre Dame de Chartres. La connaissez-vous, cette joie qui monte dans le cœur, à la vue des deux flèches ? Elles sont encore loin, certes : mais elles sont là. Fidèle à la Tradition (et malgré les consignes du Service d’Ordre…) il s’arrête, entonne avec son chapitre le Salve Regina. Il ne sent plus ses pieds, il se sent plus sa fatigue : il se sent prêt à marcher, marcher et marcher encore pour rejoindre le soir même les flèches de la cathédrale, qui ont fait monter en son cœur une espérance qu’il pensait disparue. Tout pèlerin, depuis Péguy, à fait cette expérience. Lorsque…

« …Vous apparaissez, reine mystérieuse.
Cette pointe là-bas dans le moutonnement
Des moissons et des bois et dans le flottement
De l’extrême horizon ce n’est point une yeuse,

Ni le profil connu d’un arbre interchangeable.
C’est déjà plus distante, et plus basse, et plus haute,
Ferme comme un espoir sur la dernière côte,
Sur le dernier coteau la flèche inimitable. »

Mes biens chers frères, à l’issue de ce pèlerinage 2015, nous sommes comme ce pèlerin, à la sortie du tournant du chemin rocailleux, dans les champs de la Beauce. Nous avons eu la grâce, durant ce pèlerinage, d’apercevoir le but : l’apercevoir enfin la fin de notre voyage. Nous avons quitté la cathédrale de Chartres gonflés d’espérance, de confiance, de Charité. Le pèlerinage nous a remis d’aplomb, a réveillé dans nos cœurs l’espérance et l’ardeur : mais ce n’est qu’un début. À présent il faut faire fructifier tout cela. Afin que ces trois jours n’ai pas servi à rien. Faire fructifier, faire grandir les germes reçus : par la prière, une union à Dieu plus forte, qui dure et ne s’éteint pas tel un feu de paille ; par la formation, intellectuelle, spirituelle, qui est l’un des grand axes de notre pèlerinage, afin de mieux connaître pour mieux aimer notre Créateur et notre Rédempteur : et enfin par la mission : nous sommes envoyés, tels les apôtres au jour de la Pentecôte, pour témoigner au monde de cette joie, de cette ardeur, parce que nous avons été relevé, élevé : chaque pèlerinage est un relèvement.
Alors, Bonne Mère du Ciel, Notre Dame, nous vous offrons ce pèlerinage. Gardez-le et protégez-le. Car nous ne voulons pas nous l’approprier, le faire nôtre, le pétrir trop avec nos mains d’hommes : nous risquerions de l’abîmer, et d’y faire rentrer trop de choses humaines. Ce pèlerinage est comme un opéra : chacun y a son rôle, bien défini : les marcheurs, les non marcheurs, la logistique, le service d’ordre, la sacristie et la liturgie, le clergé, la chorale, les équipes d’accueil, le secrétariat, le président… Mais c’est Vous, Bonne Mère, qui en êtes la patronne. Le chef d’orchestre. Tout cela vous appartient, tout cela est pour vous. Pour qu’à travers nous, à travers cette marche, des âmes soient touchées, pour qu’à travers cette œuvre la grâce transparaisse, et qu’à travers cette œuvre votre Fils soit aimé. Alors Sainte-Vierge, continuez à diriger, à battre la mesure et à conduire votre pèlerinage, pour que, s’il plaît à Dieu, cette œuvre continue, pour que les hommes enfin aperçoivent eux aussi, les flèches du Salut qui nous montrent la voie, et que nous soyons nombreux, toujours plus nombreux, à franchir le porche sacré du Ciel, accompagné du bruit des cloches éternelles, et reposer nos pieds et nos corps fatigués près du trône de votre divin Fils, dans cette liturgie céleste qui fait la joie des saints et des anges.

Notre Dame de Paris, priez pour nous ;
Notre Dame de Chartres, priez pour nous. »

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