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Notre-Dame de Paris : le sermon du Jeudi Saint de l’abbé Iborra

Nous voici rassemblés ce soir pour commémorer le dernier repas du Seigneur avec ses disciples. Ce repas, qui est aussi celui de sa Pâques, de son passage sacrificiel vers le Père. Ce repas où il manifeste déjà le plus grand amour dont il comble ceux dont il veut faire ses frères en s’abaissant à leur laver les pieds, lui le Maître et Seigneur. Ce repas, enfin, où il fait des onze ceux les ministres qui devront réitérer le sacrifice du Vendredi Saint sous la forme du pain et du vin du Jeudi Saint. Onze, puisque Judas s’en est allé, lui, le symbole de tant de serviteurs indignes à venir tout au long de l’histoire de l’Église.

En commémorant ce soir l’institution de l’Eucharistie, nous commémorons aussi, en effet, l’institution du sacerdoce. La tradition liturgique a voulu, en ce jour, qu’il soit mis en relief en réunissant tout le clergé autour de l’évêque à l’occasion de la bénédiction des huiles saintes dans l’église-mère du diocèse. C’est d’ailleurs S. Jean de Latran, la cathédrale de Rome, qui est l’église stationnale de la messe in cena Domini. Chaque eucharistie célébrée ne peut l’être qu’en lien de charité avec l’évêque car, disait S. Cyprien de Carthage au 3e siècle, ubi episcopus, ibi ecclesia : là où est l’évêque, là est l’Église. Et pourtant c’est à S. Sulpice que le clergé parisien s’est retrouvé hier soir pour la messe chrismale, puisque l’église-mère du diocèse n’était plus que ruine fumante.
Permettez-moi ce soir de vous partager quelques réflexions nées de la rencontre de cet événement avec notre Semaine Sainte. Cet événement qui a causé une émotion sans pareille et cela bien au-delà du double cercle des catholiques et des Parisiens. Émotion causée bien sûr par la brutalité du sinistre et le caractère apocalyptique de l’incendie qui a ravagé la charpente, abattu la flèche et fait croire un moment à l’effondrement prochain de tout l’édifice. En contemplant la carcasse de la cathédrale le lendemain, du pont des Tournelles, je me suis rappelé que j’y avais été ordonné prêtre il y a bientôt trente ans...

La première réflexion que je voudrais partager est celle-ci : au XXIe siècle, l’homme soit-disant augmenté, riche en technologie de toute sorte, reste finalement très petit face aux éléments en furie. Il a fallu, vous le savez, une quinzaine d’heures à un demi-millier de pompiers pour circonscrire cet incendie de fin du monde. Nous avons vu se déchaîner un combat terrifiant entre les quatre éléments cosmiques : le feu, attisé par l’air, opposé à la pierre des voûtes et à l’eau que les hommes tiraient du fleuve. Tableau digne de l’antique où les Anciens auraient vu l’expression de la colère des dieux.
La deuxième réflexion que je me suis faite tourne autour du contraste entre la cathédrale en flammes et la quiétude de la ville. Vu du ciel ce contraste était saisissant : un immense panache de fumée s’élevant à des hauteurs vertigineuses du cœur rougeoyant de la cité alors que la métropole était baignée d’une douce lumière vespérale. La ville semblait poursuivre le cours tranquille de son existence alors que son cœur spirituel agonisait. Le lendemain nous pouvions contempler le cœur spirituel de Paris calciné au milieu d’un corps, la ville aux beaux immeubles hausmanniens, intact.

Cela donne à penser, et c’est ma troisième réflexion, la plus longue. L’événement mettait soudainement en lumière la réalité spirituelle de notre civilisation qui se veut adulte et autonome : un corps avenant que l’âme a peu à peu déserté, ou mieux, dont elle s’est évaporée. Nous le savons tous, sans avoir eu besoin de lire beaucoup de livres, la vie s’est discrètement et continûment retirée de nos édifices religieux depuis au moins un demi-siècle. Nos églises, surtout en province, ne sont plus que des buttes-témoins, les vestiges à moitié enfouis d’une civilisation disparue. La vie a déserté ces édifices sacrés dont on ne sait plus que faire. Les processus lents et continus n’attirent pas l’attention, sinon celle, désabusée, des historiens, impuissante, des prophètes, froide des technocrates. Les médias s’emportaient à intervalles réguliers contre cette moribonde qui n’en finissait pas de mourir et qui continuait à gêner, avec ses manies et parfois aussi ses insuffisances, les héritiers pressés de la postmodernité.
Et soudain, la plus emblématique des églises de la capitale, et non seulement de la capitale mais de la France et même de l’Europe, comme les réactions l’ont montré, partait en fumée ! Émotion intense à travers le monde entier. À peine la nouvelle diffusée, je recevais des messages attristés d’Irlande, d’Espagne, d’Italie, d’Allemagne, d’Angleterre. Vous avez vu les réactions de tant de personnalités de tout ordre : toutes ne manquent pas de sincérité. Face à l’émotion suscitée à travers le monde, j’ai songé au sac de Rome par le Vandales ou à la prise de Constantinople par les Ottomans !

Mais pourquoi cette émotion, émanant de tous les milieux, des plus simples et des plus éloignés de l’Église aux plus relevés et aux plus religieux ? Pourquoi ce tremblement dans un pays, un continent même, où 9 chrétiens sur 10 ont déserté nos assemblées, comme le déplorait déjà en son temps l’épître aux Hébreux ? Pourquoi cet attachement sincère à des églises que l’on ne fréquente plus sinon à des fins culturelles, pour les visiter et y écouter des concerts, avant d’en faire autre chose ?
Si nous découvrons avec une cathédrale en ruine au milieu d’une cité prospère notre véritable physionomie spirituelle de civilisation postmoderne, néopaïenne, nous découvrons aussi que cette même société postmoderne ne saurait se passer de la présence tutélaire de l’église faite de pierres. C’est ainsi que l’Église catholique, en France, me semble assurer le service public de la transcendance. Elle inscrit, avec ses flèches et ses clochers, une verticalité qui interroge en même temps qu’elle rassure dans l’horizontalité de l’agitation des métropoles et de la torpeur des campagnes. Les gens qui ne prient pas ont découvert qu’ils ont besoin, à côté d’eux, de gens qui prient : la disparition de Notre-Dame révèle soudain un manque. Le monde, même éloigné de l’Église, a besoin de l’Église. Il y voit certainement – avec toute la distance critique dont il se fait une fierté – une mystérieuse puissance d’intercession. Et d’une certaine manière, il ne se trompe pas car que faisons-nous, à longueur de messe, sinon de prier pour ce monde et ceux qui le composent.
L’émotion des gens de la rue, et peut-être aussi de ceux qui se prétendent l’élite, est le signe très clair que l’Église ne saurait se satisfaire d’être refoulée dans la sphère de la vie privée et qu’au contraire elle a toute sa place – parfois et souvent comme poil à gratter d’ailleurs – dans la sphère de la vie publique des nations. Et ce sentiment, enraciné chez nous dans une histoire indissociable du christianisme, signifie aussi que l’on ne peut faire table rase du passé. Alors qu’à Pâques, comme à Noël, l’Église a l’habitude de prendre une volée de bois vert, il y a, ces derniers jours, un rééquilibrage qui s’est produit, une compassion qui s’est manifestée. Je voudrais citer quelques lignes d’un texte qu’un de mes confrères, Guillaume de Menthière, a écrit dans la nuit de l’incendie : « Que de magnifiques paroles unanimes les médias n’ont-ils pas relayées de manière persistante et ininterrompue ! De la part de touristes, de badauds, de journalistes, d’hommes politiques, d’ecclésiastiques, d’esthètes, de pompiers,… Des gens de tous âges, de toutes conditions, de toutes origines et de toutes croyances… Une mystérieuse communion semblait régner enfin sur ce peuple de France dont les mois écoulés avaient si tristement montré au monde le morcellement et les fractures. Cette unité qu’un message présidentiel, prévu le même soir, n’aurait probablement pas réussi à renouer, Notre-Dame, la Vierge Sainte, l’accomplissait sous nos yeux éberlués. Et si c’était encore une fois l’intervention surnaturelle de la Mère de Dieu qui redonnait à notre cher et vieux pays l’élan de l’espérance ? »

C’est par là que je voudrais conclure. Le moment où s’est produit cet événement, au début de la Semaine Sainte, est certainement un signe de la Providence. Nous ne pouvons en rester à notre tristesse, nous sommes stimulés par l’espérance théologale. Nous savons, par la foi, que le Christ, entré triomphalement à Jérusalem (songeons aux 850 ans de la cathédrale fêtés pompeusement il y a peu), sera mis à mort avant de ressusciter au troisième jour et de venir ensuite dans sa gloire nous introduire dans la Jérusalem céleste dont toutes nos églises d’ici-bas ne sont que des figures imparfaites, si sublimes soient-elles. De même nous avons bon espoir que notre cathédrale ravagée par les flammes sera reconstruite et reprendra sa garde aux bords de Seine auprès de la statue tutélaire de S. Geneviève, notre Patronne.
Mais il faut que notre espérance se fasse plus incisive. C’est tout un peuple qui doit faire de la nouvelle Notre-Dame sa demeure, et non plus vivre – ou vivoter – à l’ombre de ses tours. Si depuis cinquante ans la vie s’est retirée de nos églises, c’est aussi la faute des pasteurs. Le chanoine de Menthière y insistait lors de sa dernière conférence de carême, tenue justement la veille de l’incendie. Commentant l’évangile des Rameaux, il relevait la réponse de Jésus aux juifs qui blâmaient ses disciples : « Je vous le dis, si eux se taisent, les pierres crieront » (Lc 19, 40). Et il disait combien de fois dans l’histoire récente « les pierres – pierres de nos églises – ont crié pour Lui, suppléantes de disciples devenus aphones ».

Aujourd’hui calcinées, elles nous appellent à une conversion profonde, car nous savons maintenant à quel point nos contemporains leur sont profondément attachés. À nous de leur en révéler le sens pour les inviter à entrer dans nos églises, à la suite des centaines de catéchumènes qui vont y être baptisés après-demain. Ils ont à reprendre leur place de « pierres vivantes » dans l’édifice spirituel qu’est l’Église, corps du Christ. Oui, « approchez-vous de Lui, la pierre vivante, rejetée par les hommes mais choisie, précieuse auprès de Dieu. Vous-mêmes, comme des pierres vivantes, prêtez-vous à l’édification d’un édifice spirituel, pour un sacerdoce saint, en vue d’offrir des sacrifices spirituels, agréables à Dieu par Jésus-Christ » (1 P 1, 4-5).

En lavant les pieds de douze fidèles, je vais renouveler symboliquement le geste d’abaissement du Christ, signe du plus grand amour. Ubi caritas, Deus ibi est : révélation du grand mystère qu’est la fusion des deux commandements de l’Alliance nouvelle et éternelle, l’amour de Dieu et l’amour du prochain. Ce monde qui nous paraît si éloigné et si hostile, qui pourtant a fait preuve de proximité et de compassion ne serait-ce qu’un instant, est en attente de cette charité fraternelle qui introduit à la fournaise de la charité divine. Cette tâche nous est confiée : à nous de l’accomplir, avec la grâce de Dieu, assurés de la très haute protection de la Vierge Marie !

Abbé Eric Iborra

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