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Une Saison en enfer ou l’impossible confession

Parce que le Rouge et le Noir n’est pas qu’un site politique, parce que nous aimons aussi la littérature et la poésie, parce que nous pensons que prendre un bon bouquin vaut mieux que regarder la Nouvelle Star, nous vous proposons de (re)lire Une Saison en enfer, chef-d’œuvre s’il en est, avec un regard un petit peu différent.

Arthur Rimbaud est un des plus grands poètes de notre littérature. Personne ne pourrait le nier. Mais il n’est pas que cela. Rimbaud est devenu une véritable légende. Il est à la poésie ce que Che Guevara est à la révolution et ce que Caroline Fourest est au mensonge. Il est l’incarnation mythique de la figure du poète : créateur génial, très intelligent, insolent, incompris, rêveur, idéaliste déçu, oublié, méprisé par ses contemporains… Pour que naisse une légende, il faut qu’il y ait matière mais il faut également qu’il y ait des manques, des inexactitudes, des incompréhensions pour laisser l’imagination transformer l’histoire en mythe. La complexité de l’œuvre de Rimbaud, et plus particulièrement d’Une Saison en enfer, est un grand artisan de sa gloire posthume par sa complexité.

Rimbaud chrétien ?

La découverte de Rimbaud s’est faite progressivement tant il manquait des pièces à l’édifice glorieux que l’on voulait lui construire. Encore aujourd’hui, notre vision d’Une Saison en enfer est imprégnée de l’interprétation de Claudel, qui voyait dans la Saison, la conversion d’un Rimbaud qui aurait rencontré le Christ. Claudel imagine Rimbaud comme un « mystique à l’état sauvage », une « source perdue d’un sol saturé » qui représenterait l’Eglise de son temps. C’est ce qu’on appelle la thèse de la vocation. Elle exclue toute stratégie littéraire et toute envie de publier et donne de Rimbaud l’image du poète maudit décrit par Verlaine, martyr de la Poésie, victime d’être « Voyant ». Autre interprétation de Claudel : Rimbaud n’est pas un poète, encore moins un homme de lettres mais plutôt un prophète touché par l’Esprit. Il ne comprend pas ce qu’il écrit mais décrit ce qu’il voit. Ces deux visions sont trop romantiques et ne conviennent pas à Rimbaud qui disait d’ailleurs : « Le poète sait ce qu’il fait ». Des études plus poussées et postérieures à Claudel lui donne tort. Aucune trace dans l’œuvre de Rimbaud, même dans Une Saison en enfer et Les Illuminations, ne montre une potentielle conversion de Rimbaud.

La nature de la Saison

Pourtant il y a effectivement de nombreux aspects de la Saison qui sont chrétiens ou religieux. Le nombre de référence à la Bible, aux cultes chrétiens, et aux saints est très important. Ces références sont parfois explicites : « De profundis Domine, suis-je bête ! » (« Mauvais sang ») qui sont les paroles latines du psaume 130 ou plus dissimulées comme dans « Adieu » où « nous entrerons aux splendides villes » se réfère à l’entrée du Christ à Jérusalem le dimanche des rameaux. Dès le « Prologue », le narrateur se demande si la charité n’est pas « la clef » de sa quête. Dans ce même texte, le narrateur rencontre « Satan », l’ange déchu. Dans la « Nuit de l’enfer », il invoquera la « Sainte Vierge » et suppliera « Dieu », à plusieurs reprises de lui accorder sa « pitié ». Pour bien comprendre Une Saison en enfer, il faut savoir que ce texte est le récit d’un narrateur qui n’est pas nommé, et dont on sait simplement qu’il est un jeune poète français intoxiqué par le Romantisme et la religion catholique, vivant une crise de folie. Ce texte n’est pas une autobiographie. Le narrateur ressemble à Rimbaud mais ils sont bien distincts. La Saison n’est pas un poème ni une nouvelle, elle n’appartient à aucun genre. Les spécialistes se déchirent toujours à ce sujet. Elle est inclassable. Il faut savoir aussi que la polysémie, très importante dans l’œuvre de Rimbaud, atteint un sommet dans cet ouvrage et que plusieurs lectures qui en découlent sont reconnues aujourd’hui par les spécialistes rimbaldiens. Parmi elles, on peut remarquer le récit de confession.

L’impossible confession

La lecture la plus évidente de la Saison est celle du récit de crise. Le narrateur est vraisemblablement en pleine crise de folie. Il est fort probable que Rimbaud ait lu le traité d’Esquirol intitulé Des maladies mentales. Dans cet ouvrage, Esquirol évoque les hallucinations des personnes sujettes au délire et l’on remarque que le narrateur a des comportements identiques à ceux décrits dans ce traité. Les hallucinations provoquées par la folie peuvent provoquer la joie, l’extase, mais aussi la peur, l’indignation, la souffrance ou la rage. Dans les conséquences les plus noires de sa folie, le narrateur se souvient de son éducation catholique et cherche tantôt le secours de la grâce divine, tantôt l’occasion de se moquer de la Foi. Ainsi, le locuteur fait plusieurs fois mention du sacrement de réconciliation. L’oralité de l’œuvre permet de mettre en évidence les différentes étapes du sacrement que sont la confession des péchés, la rémission des péchés et la pénitence.

Dès le début de « Mauvais sang », le narrateur confesse : « D’eux, j’ai : l’idolâtrie et l’amour du sacrilège ; -oh ! tous les vices, colère, luxure, -magnifique, la luxure ; - surtout mensonge et paresse. » Dans cette longue phrase, le narrateur évoque plusieurs péchés capitaux comme la « luxure » ou la « colère ». Notons que cette confession n’est pas valide car pour qu’il y ait absolution des péchés, il faut qu’il y ait la volonté de ne plus recommencer. Or le narrateur qualifie la luxure de « magnifique » et confesse son « amour » du sacrilège. On peut également remarquer que le narrateur ne confesse pas des péchés, mais des « vices », ce qui permet à l’auteur de se rapprocher de la pensée de Saint Thomas d’Aquin qui parlait de vices, terme qu’on a ensuite renommé péchés capitaux. Le plus important péché capital demeure l’orgueil. S’il n’est pas cité dans ce passage il est phrasillon dans « Nuit de l’enfer ». Ainsi mis en valeur, l’on peut considérer que le narrateur a besoin d’une lourde confession.

Cependant, la répétition des allusions au passé et de son appartenance à une « race inférieure » tout au long de « Mauvais sang » est une justification que trouve le narrateur à ses péchés, ce qui est contraire, pour l’Eglise catholique, à l’humilité requise pour recevoir ce sacrement.
Suite à la confession de ses péchés, le fidèle doit réciter le Confiteor et l’acte de contrition. Dans le rite tridentin, célébré à l’époque de Rimbaud, le Confiteor était plus développé qu’aujourd’hui et il est intéressant de noter que l’invocation de l’aide des saints tenait une place importante dans la prière. Or on remarque qu’à la fin de la sixième section de « Mauvais sang », le narrateur voudrait que Dieu lui accorde « le calme céleste » et « la prière » « comme les anciens saints » renchérissant par ces mots : « Les saint ! des forts ! ». On remarque que le narrateur évoque la prière des saints au moment de ce texte qui serait celui du Confiteor si l’on projetait le modèle de la confession sur « Mauvais sang ». Cependant, il ne s’agit pas directement d’une invocation. Dans sa « Nuit de l’enfer », texte qui suit « Mauvais sang », le narrateur supplie Dieu : « Pitié ! Seigneur, j’ai peur » et Marie : « Marie ! Sainte-Vierge ! ». Ces supplications peuvent également se faire l’écho lointain de la prière suppliante du Confiteor.

Après à ces deux prières, le prêtre discute, le plus souvent, avec le fidèle pour le conseiller dans son combat spirituel. Dans la deuxième section de « Mauvais sang », le narrateur dit : « Je ne me vois jamais dans les conseils du Christ ; ni dans les conseils des Seigneurs, -représentants du Christ. » On peut une fois de plus supposer que cette phrase évoque ce moment du sacrement de réconciliation.

On peut aisément comprendre à la vue des propos du narrateur sur la religion que pénitence évoque chez lui la notion de punition. Or, dans la dernière section de « Mauvais sang », le narrateur interrompt la demande à Dieu de la prière des « anciens saints » évoquée plus tôt, par ces mots : « Assez ! Voici la punition. – En marche ! » Cette rupture ici violente, rappelle les mots que peut prononcer le prêtre à l’issue d’une confession.

Pour que ces allusions soient cohérentes, il faut que le narrateur ait reçu une éducation chrétienne et qu’il connaisse bien ce sacrement. Lorsque dans « Nuit de l’enfer », le narrateur affirme : « C’est l’exécution du catéchisme. Je suis esclave de mon baptême. Parents, vous avez fait mon malheur et vous avez fait le vôtre », il affirme qu’il a reçu cette éducation. Arthur Rimbaud, créateur en tant qu’auteur de ce personnage, a lui-même reçu une éducation chrétienne. Comme on avait coutume de le dire en son temps, il a « fait ses communions » (voir illustration ci-dessous).

On voit bien que cette grille de lecture est moins évidente que celle de la folie. Cependant, le texte ayant été écrit et publié dans une société encore majoritairement catholique, on peut penser que ces allusions pouvaient être comprises par les contemporains de Rimbaud et que cette lecture bien que secondaire, demeure sous-jacente.

La confession du narrateur de la Saison est impossible. Son orgueil est trop grand, son « amour du sacrilège » aussi. Seul, enfermé dans sa folie, il ne parvient pas à regretter ses actions passées. Rimbaud veut montrer par là que la Foi n’est pas une issue aux problèmes de l’Homme mais il montre surtout que c’est l’Homme qui, en se fermant à l’amour de Dieu, se prive de la paix intérieure. Mais pour s’en assurer, il faut lire ce bijou de la littérature française de quelques pages.

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