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Syrie, la vive espérance

8 octobre 2015 lysenfleur ,

Le jour se lève et nos yeux s’ouvrent. Beyrouth et son gouvernorat agité sont derrière nous, devant se profilent des vallons cahoteux et des cités écroulées. Jamais l’on a vu une terre si proche du ciel, confondus aux horizons. Viennent à l’esprit ces récits des croisades, quand de pauvres européens partirent gagner leur salut aux confins de l’aridité orientale pour y écrire, avant la mort, ce récit d’un exotisme nécessaire. La guerre assassine chaque jour, et pourtant loin du tumulte du monde moderne se dessinent une quiétude et une paix ivres. Nous entrons dans un beau siècle où le temps s’est arrêté. Les saveurs orientales enrobent chaque mot, chaque geste, chaque regard ou sourire, de noblesse et de fierté. Nez racés, regards hautains, rires sincères. Ce que l’on a tué au royaume de France vit ardemment dans les âmes de ces blessés du vieux rêve prométhéen. Puis la lumière. Si l’on vit un jour en terre chrétienne la suavité, c’était à l’heure de Constantinople, la belle, avant que d’autres se taillent la meilleure part.

Damas ! Enfin nous voici à tes pieds, toi la plus antique cité du monde encore habitée par quelques lanternes crépitantes. Terre sainte, pour toi les nôtres et les leurs combattirent avec fracas, l’humanité entière se rencontra à tes murs. C’était assurément la plus grande preuve de l’universalité du bon goût. Nous ne sommes pas accueillis par les cuirasses et les piques mais par les embrassades et les hommages, que nous rendons, tant deux peuples millénaires savent le prix du sang et de l’amour. Les fumées du narguilé se joignent aux danses de l’encens. Le muezzin accompagne la valse des cloches et les prêtres d’ici et là s’amourachent. Le sang coule bien plus dans leurs veines que dans les rigoles.

Gratifiés d’une tape fraternelle, nous suivons avec intérêt, comme derniers ambassadeurs de la vieille Europe au cœur d’un embargo politique, économique et militaire, des problématiques soulevées d’abord par l’atlantisme mortifère plutôt que par un État syrien ne demandant que la liberté de refuser la putrescence de l’autre monde. Notre monde. Le takfirisme, le sionisme, l’ingérence occidentale, le rôle des médias dans la déstabilisation, la jeunesse du monde résumée en délégations volontaires s’est engagée sur ces sujets en participant activement aux séances. C’est alors que l’on mesure que la Syrie démocratique ne s’est pas établie à grands renforts de claques dans la gueule. Chez nous rien n’est moins sûr, la liberté, ils l’ont gagnée à la pointe des baïonnettes. Au terme des échanges, nous assurons de notre soutien, de notre diligence et de notre détermination. L’Europe sans la stabilité du monde arabe ne peut prétendre à aucun bien.

A gauche, Maaloula vue depuis le monastère Sainte-Thècle. A droite, Notre-Dame de Seidnaya. On y parle toujours l’araméen.

Combien fut divine la surprise. Maaloula. Nous partons pour Maaloula, cœur du martyrologe syrien, sinistre sans nom où les légions lucifériennes redoublèrent d’efforts pour anéantir l’une des plus antiques cités chrétiennes du monde. Sans succès, c’était oublier la force que l’on reçoit au désert. Accueillis sous un soleil de plomb par monsieur le curé, nous contemplons, saisis par bien plus que l’émotion, la ruine que nous nous imaginons bien depuis la France. L’on a fendu les autels, les icônes et les têtes. Et quoi ? A la grande indifférence succède la peine pour les autres, au-delà du concert des égoïsmes. Et nous nous associons, au milieu de ces chrétiens, de ces musulmans, de ces voiles et de ces chapelets, à la peine immense enchâssée dans ces bonnes mines résolues. Celui-là sourit, il a perdu sa mère, celle-là danse, elle a perdu son père. Nous nous dirigeons vers des grottes mystérieuses baignées de veilleuses. L’on y prie et pleure comme on a rarement vu. Une pierre dissimule une source intarissable. Goutte après goutte, siècles après siècles, elle a marqué le sol d’auréoles semblables à des impacts de balles. Dieu fourbit ses armes.

Nous nous rendons à Seidnaya, à quelques encablures de Damas. La cité, presque entièrement chrétienne, est dominée par l’imposant monastère grec-orthodoxe dédié à Notre-Dame. Patios, fontaines et splendeurs d’orfèvrerie agrémentent la pierre jaune. Un baptême a lieu, témoin de la vigueur sociale et spirituelle du Rif Dimachq, le gouvernorat de Damas. Vigueur culturelle également, puisque l’opéra édifié il y a plus de dix ans accueille de nombreux événements artistiques du goût le plus exquis. C’est au cœur d’un autre monde, celui peut-être qu’ont vu nos grands-parents, articulé autour d’une morale et de valeurs franches, que les Français en rade vivifient leurs corps sous le ciel de Syrie. Féroce, la guerre a sondé les soldats. Aucun ne se rendra. La jeunesse du monde non-plus.

Les esprits ne s’échauffent pas quand, au retour à notre point d’ancrage, nous apprenons que deux obus ont frappé. Au contraire, les rires et les chants dérident les plus crispés, et c’est au comptoir que nous dégustons un verre d’Arak, spiritueux anisé couramment produit en Syrie et au Liban, en nous parlant franchement, comme le font si bien les Arabes et les Français. Nous fumons hardiment le narguilé à la tablée de nos nouveaux amis. Chez tout peuple civilisé, l’art de vie est justement apprécié. Quelle bonté leurs yeux trahissent. La peur change de camp, et avec quel panache. La pleutrerie des bourgeois engoncés est loin. Succède alors l’admiration, le triomphe de la volonté sur les torpeurs. Une grande leçon pour l’Europe que ce peuple damascène, que ces plaines où chantent les mortiers.

La guerre n’a pas anéanti leur espérance. Leurs visages, leur pays, c’est nous qu’ils invitent. C’est le cœur serré que nous fîmes nos adieux, nous jurant mutuellement qu’à la victoire, nous nous retrouverons dans la même ferveur que celle qui nous accueillit quelques jours auparavant, avec le souci de leur donner un peu de la nôtre, quand nous rebâtirons France.

Frères syriens, que Dieu vous bénisse, en attendant qu’Il vous envoie nous rendre visite en France.

.الإخوة السوريين ، بارك الله فيكم ، و يرسل لك لزيارتنا في فرنسا

« Chaque personne a deux patries : la sienne et la Syrie. » André Parrot

8 octobre 2015 lysenfleur ,

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