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Sermon de l’abbé Iborra : messe de Requiem de Louis XVI (2014)

Sermon prononcé par M. l’abbé Iborra,

vicaire de la paroisse Saint-Eugène,
à l’occasion de la messe de requiem de Louis XVI du 21 janvier 2014

Nous sommes encore nombreux à nous être réunis ce soir autour de la figure du roi Louis XVI. Quelle est la raison de notre présence ? Honorer la mémoire du roi et puisqu’il s’agit d’une messe de suffrage, implorer son admission au nombre des élus allez-vous me dire. Certes. Mais allons au fond des choses : 221 ans après l’événement croyons-nous vraiment que Louis a encore besoin de nos pauvres prières ? En a-t-il même jamais eu besoin, malgré les fautes bien réelles dont il fit preuve dans son gouvernement et que lui-même d’ailleurs reconnut. Nous venons d’entendre son testament, ce testament dont le pape Pie VI, lui-même futur confesseur de la foi, fit l’éloge devant les cardinaux assemblés en consistoire en soulignant sa profonde texture chrétienne. Analysant les chefs d’accusation, le Pontife ajoutait que « le principal reproche qu’on ait élevé contre lui portait sur l’inaltérable fermeté avec laquelle il refusa d’approuver et de sanctionner le décret de déportation des prêtres et la lettre qu’il écrivit à l’évêque de Clermont pour lui annoncer qu’il était bien résolu de rétablir en France, dès qu’il le pourrait, le culte catholique ». Et le Pape continuait : « Tout cela ne suffit-il pas pour qu’on puisse croire et soutenir, sans témérité, que Louis fut martyr ? » Il savait que les accusations portées contre le roi étaient fallacieuses et faisaient partie d’un plan destiné à éradiquer la foi en abattant un des piliers sur lesquels elle reposait. « L’indignation redouble encore, écrivait-il, de ce que le caractère de ce Prince était naturellement doux et bienfaisant ; que sa clémence, sa patience, son amour pour son peuple furent toujours inaltérables ». Et sur ce point, l’historiographie contemporaine n’a fait que confirmer l’impression qui se dégage à la lecture du testament, tout empreint de l’esprit chrétien du pardon. Pour Pie VI, le moment de faiblesse qu’eut le roi en paraphant la constitution civile du clergé ne retirait rien à la grandeur d’âme de la victime et au profond attachement à l’Eglise auquel il était parvenu. C’est pourquoi il invitait les cardinaux à assister au service solennel qu’il s’apprêtait à célébrer pour le repos de l’âme du roi, ajoutant même que « les prières funèbres peuvent paraître superflues quand il s’agit d’un chrétien qu’on croit avoir mérité la palme du martyre puisque S. Augustin dit que l’Eglise ne prie pas pour les martyrs mais qu’elle se recommande plutôt à leurs prières… ». Rassemblés ce soir comme jadis les cardinaux, nous prions donc pour le repos de l’âme du roi, non sans nous empêcher d’espérer que lui intercède déjà pour nous.

Cela jette une lumière nouvelle sur la question que je posais au début : pourquoi assistons-nous à une messe de suffrage si nous pensons, avec le pape Pie VI, que Louis est au nombre des bienheureux martyrs ? Est-ce pour vénérer sa mémoire et méditer sur sa force d’âme dans l’adversité ? Pas seulement. Si nous sommes ici ce soir, c’est aussi, me semble-t-il, pour ce pays et ce peuple que Louis a passionnément aimés, ce pays et ce peuple qui aujourd’hui souffrent. Car sous le voile noir de ce catafalque, c’est aussi la France qui repose symboliquement. En renversant la royauté, on s’imaginait libérer le peuple d’un despote et affranchir un pays opprimé. A la vérité, en décapitant le roi, on décapitait symboliquement la France. On séparait la tête – le roi – de son corps – la nation. On tranchait le lien séculaire qui unissait une famille à toutes les autres familles de cette terre de France. Plus encore, on dénonçait le pacte millénaire passé à Reims entre la Sagesse éternelle, représentée par l’Église en la personne de l’évêque S. Rémi, et le chef franc Clovis, fraîchement converti à la foi véritable pour le bonheur de ses peuples et de la nation qui y prendrait racine.

Si nous sommes réunis ce soir, c’est parce que nous sentons bien, deux siècles plus tard, que cette séparation ne s’est pas faite ad melius corporis. Les événements de l’année écoulée ont à cet égard ouvert les yeux de beaucoup. On voulait régénérer la France en supprimant la royauté sacrale et en effaçant son œuvre inscrite patiemment dans les siècles. Mais l’échafaud de la si antinomique place Concorde nous a légué un corps politique mutilé, divisé, aujourd’hui presque exsangue. L’instabilité de nos institutions politiques depuis deux siècles en est un signe éloquent. Aucune ne semble épargnée par le temps, pas même l’actuel régime que d’aucuns cherchent à refonder en commençant par changer son numéro. En proférant sur la place de la Concorde ce non serviam symbolique, en refusant de conduire la cité terrestre sur les chemins ardus qui mènent à la cité céleste, en révoquant l’idée même qu’il puisse être une lieutenance de Dieu sur la terre, le nouveau régime n’avait plus d’autre occupation que gérer les choses d’ici-bas, induisant ainsi de plus en plus ce matérialisme hédoniste qui caractérise nos gouvernances modernes et qui se résout en insignifiance politique. Mais ce faisant, l’Etat laïc et pluraliste issu de la place de la Concorde se muait en régime de la discorde, celui des appétits divergents, qu’aucune main invisible ne pouvait concilier, ultimement celui des partis tant déploré par des générations de constitutionnalistes. Il avait beau inscrire au fronton de ses édifices le triptyque sacré de liberté-égalité-fraternité, il ne pouvait en honorer les exigences puisqu’il renonçait à en fonder métaphysiquement les principes.

Prenons la fraternité. Voici ce qu’écrivait le Saint-Père dans son message pour la paix du 1er janvier dernier : « il apparaît clairement que les éthiques contemporaines deviennent aussi incapables de produire des liens authentiques de fraternité, puisqu’une fraternité privée de la référence à un Père commun, comme son fondement ultime, ne réussit pas à subsister. Une fraternité véritable entre les hommes suppose et exige une paternité transcendante. À partir de la reconnaissance de cette paternité, se consolide la fraternité entre les hommes ». Une paternité qui doit être reconnue par les autorités publiques, comme n’a cessé de le rappeler le pape Benoît XVI. Une paternité transcendante qui sera d’autant mieux reconnue qu’elle se donnera à voir, symboliquement en celui qui en exerce visiblement la lieutenance. L’image du Père commun, dans la cité terrestre, c’est celle du roi. Ayant rappelé que « les idéologies nouvelles, caractérisées par un individualisme diffus, un égocentrisme et un consumérisme matérialiste affaiblissent les liens sociaux, en alimentant cette mentalité du déchet, qui pousse au mépris et à l’abandon des plus faibles », le pape François faisait alors observer que « la fraternité commence habituellement à s’apprendre au sein de la famille, surtout grâce aux rôles responsables et complémentaires de tous ses membres, en particulier du père et de la mère ». Les grands principes restent en effet stériles s’ils ne sont pas informés par les valeurs familiales. Est-il besoin de rappeler que là encore la forme royale repose au plus haut point sur l’institution familiale, même si c’est avec les carences et les difficultés qui n’ont jamais épargné personne depuis que nos premiers parents ont goûté au fruit défendu ?

Finalement pourquoi sommes-nous rassemblés ici ce soir ? C’est parce que nous comprenons d’instinct dans ce monde marqué par le péché que la fonction paternelle, la fonction royale, est d’essence sacrificielle. Pour un chrétien, cette essence sacrificielle est aussi christique : le roi est toujours entouré, mais il est pourtant toujours seul, comme le Christ à Gethsémani. L’abbé Edgeworth de Firmont qui, miraculeusement eu égard aux circonstances, put entendre le roi en confession le 20 janvier et offrir pour lui le S. Sacrifice au matin du 21, se serait écrié au pied de l’échafaud : « Fils de S. Louis, montez au ciel ! ». En cette année du 8e centenaire de la naissance du saint Roi, il n’est pas interdit d’esquisser un rapprochement entre les deux Louis et prêter à Louis seizième du nom, dans sa tour du Temple et peut-être même avant, ce que Philippe de Villiers fait dire à son ancêtre neuvième du nom au pied du donjon de Vincennes : « Je travaille chaque jour à mes abaissements dans le désir brûlant de faire grandir en moi la fonction de roi donné. Je voudrais que la dignité royale fût reçue dans le cœur des petits et des humbles de mon peuple comme une de leurs grandeurs intimes. Et que chacun empruntât à cette dignité un peu d’altitude à mettre dans sa vie et de baume en son cœur ». Prodigieux échange qui n’est pas sans rappeler celui décrit par S. Jean-Baptiste : « Il faut que lui croisse et moi que je diminue ». Et sur la route qui le menait à Tunis, l’auteur fait encore dire au roi croisé : « Il faudra endurer. Je serai, s’il le faut, un roi immolé, un roi-hostie. Je veux que ma souffrance serve, dans le cœur de ceux qui la regardent en me voyant passer, à les grandir en charité ». Cette dimension christique n’avait pas échappé à l’abbé Edgeworth lorsqu’il accompagna Louis à l’échafaud : alors qu’on cherchait à lui lier les mains, le Roi, dans un sursaut d’honneur, se récria. Le prêtre lui souffla : « Sire, dans ce nouvel outrage je ne vois que le dernier trait de ressemblance entre Votre Majesté et le Dieu qui sera sa récompense ». Et Louis accepta de se conformer au Maître. Tourné vers ses gardes il s’écria d’une voix forte : « Je meurs innocent. Je prie Dieu que mon sang ne retombe pas sur la France ». Ce cri explique notre présence de ce soir. Car ce sang est retombé sur la France. Mais l’exemple de l’offrande sacrificielle et du pardon offert traverse les siècles et toujours présent nourrit notre espérance. Que cet esprit de sacrifice nourri de charité soit le fondement de cette véritable fraternité nationale à laquelle nous aspirons par-delà tout ce qui peut nous diviser. Que le sang du roi, publiquement honoré, soit la condition de la concorde retrouvée.

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