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Sermon de l’abbé Iborra : dimanche de la Trinité (2013)

En ce jour où l’on fête la Très Sainte Trinité, clef de voûte de toute la création et resplendissement de la gloire de Dieu dans l’ordonnancement du monde – Trinité devant laquelle l’épître nous montre l’Apôtre émerveillé – que voyons-nous ? L’ombre du Vendredi Saint qui ne cesse de s’étendre alors que s’estompe aujourd’hui l’écho liturgique de la joie pascale, de l’entrée dans une ère nouvelle de l’histoire du salut. Les événements récents semblent nous ramener au temps de la passion. Ce furent d’abord la validation constitutionnelle et la promulgation de cette loi inique que nous n’avons cessé de combattre depuis des mois. Ce fut ensuite, mardi dernier, le suicide en pleine cathédrale d’un historien talentueux mais apostat et néo-païen et, le lendemain, la profanation encore plus ignoble et du lieu et de la mémoire du défunt par l’une de ces harpies stipendiées dont l’impunité médiatique et judiciaire nous glace le sang. Ce fut, le même jour, le meurtre inqualifiable de cruauté et de barbarie d’un militaire anglais par des islamistes fanatisés. Ce sont, en ce moment, des émeutes raciales qui dévastent nuit après nuit la ville de Stockholm. On se demande avec inquiétude quelle autre monstruosité va nous être révélée, sachant que celles-ci ne sont que la partie visible d’innombrables méfaits plus sordides les uns que les autres. Alors que notre conscience fatiguée finit par s’accommoder de la loi sur l’avortement, voici que bruissent déjà les projets législatifs qui visent à imposer un nouveau crime légal, celui de l’euthanasie. Le tout sur fond de crise économique généralisée et de cupidité éhontée, d’endoctrinement scolaire et de désinformation médiatique. On pourrait ainsi égrener la longue litanie des calamités nouvelles dont la perversité s’ajoute à la rudesse des anciennes.

Ces monstruosités variées dont nous avons été en l’espace de quelques jours les témoins attristés et horrifiés sont les signes visibles d’un monde qui vacille. Parce qu’il a échangé le vrai contre le faux, le bien contre le mal, le beau contre le laid. Un monde qui a congédié des transcendantaux – le vrai, le bien, le beau – qui sont autant de reflets de la gloire de Dieu dans l’être créé. En ce jour où nous voudrions, au terme du temps pascal, dans la glorification de la Trinité, apercevoir une lueur de la victoire finale et nous établir fermement dans sa lumière, nous sommes renvoyés aux ténèbres d’un monde dont il faut se souvenir qu’il n’est sauvé qu’en espérance. Spe salvi disait Benoît XVI à la suite de S. Paul. Dans ces ténèbres, dans ce monde qui vacille, sur ce sol qui se dérobe à nos pas, il n’est qu’un point ferme, et c’est la croix. Stat crux dum volvitur orbis. Comme elle est vraie la devise des chartreux ! En un millénaire, elle n’a pas perdu de son actualité. Que la croix soit la seule réalité solide au milieu d’un monde bouleversé nous rappelle que la victoire remportée par le Christ ressuscité n’est goûtée, de ce côté-ci de l’existence, que dans l’obscurité de la foi. La figure de ce monde n’a pas encore été rénovée. Emitte Spiritum tuum et creabuntur et renovabis faciem terrae. Le graduel que nous avons chanté à la Pentecôte est au futur, pas au présent. L’Église militante n’a pas encore fusionné avec l’Église triomphante. Plongés dans cette foi obscure qui ancre notre espérance dans le ciel, nous pouvons certes déjà chanter l’alléluia pascal mais, commente S. Augustin (sermon 256), « ici au milieu des soucis, et là dans la paix ; ici par des hommes destinés à mourir, là par ceux qui vivront toujours ; ici en espérance, là en réalité ; ici sur le chemin, là dans la patrie ». C’est cette foi qui seule nourrit l’espérance, cette espérance qui a si cruellement manqué à celui qui a mis fin dramatiquement à ses jours sous nos yeux.

C’est cette foi, condition de l’espérance, qui nous pousse à continuer dans la paix et la charité un combat de civilisation qui semble désormais perdu et qui pourtant rassemblera cet après-midi des centaines de milliers d’entre nous. Combat formidable, car il ne s’agit pas d’abattre une tour isolée, de raser un bastion avancé. Il s’agit – et nous avons eu des mois pour en prendre conscience – de renverser la forteresse tout entière. Il s’agit, par un travail patient de formation et un engagement courageux dans le temps, de mettre au jour le lien qui relie toutes les lois iniques qui depuis des décennies défigurent, avec la complicité de Mammon, la figure de l’occident chrétien. Il s’agit de démasquer la perversité d’un régime structurellement fondé sur l’erreur parce qu’ayant échangé la vérité de la loi divine et naturelle contre la fiction démagogique du consensus adossé à l’idole du nombre. Un régime qui a congédié la vérité et qui, en refusant de reconnaître la transcendance de Celui qui est l’absolu du commencement et de la fin, a échangé l’autorité contre le pouvoir, et un pouvoir toujours plus totalitaire dans son inspiration sinon encore dans toutes ses réalisations. Comme le disait dernièrement le patriarche de Constantinople Bartholomée Ier, « pour l’Église, la démocratie n’est légale que lorsqu’elle exprime la participation du peuple à la nomination des chefs et des gouvernements, en respectant les droits de Dieu et les lois divines. La prétention de la nation à s’autodéterminer comme le fondement suprême des canons qui inspire et institue les lois ne peut être acceptée par l’Église ; elle est rejetée comme une prétention luciférienne qui mène l’homme à son autodestruction ».

Ce combat, nous avons à le livrer avec les armes de la vérité et de la charité. Contre des adversaires fanatisés qui pour les uns se réclament d’une autonomie morale absolue, libertaire, et pour les autres d’une caricature de religion qui est un outrage tant à la vérité révélée qu’à la droite raison – souvenons-nous du discours de Benoît XVI à Ratisbonne. Adversaires qui, les uns comme les autres, sont capables de la pire des barbaries. Car il y a bien une parenté entre la boucherie perpétrée sur des chrétiens d’un côté et de l’autre le meurtre pas si aseptisé que cela des enfants dans le sein de leur mère. Nous avons envie de crier à tous : assez de ces divisions, assez de cette haine, assez de cette violence, assez de ce sang ! Nous avons envie de crier : laissez-nous vivre en paix dans ce monde qui porte encore les traces de l’Eden, parmi les vestiges de ce jardin jadis planté à l’orient. Se savoir pécheur et mortel, n’est-ce pas déjà un fardeau suffisamment lourd à chacun ? Nous aurions envie de crier : disparaissez de notre horizon, de notre sol même, vous autres, créatures dévoyées, fauteurs de crimes et pourvoyeurs de laideur ! Et vous, fourriers de la bien-pensance médiatique, à bas de votre chaire de pestilence !

Mais comprenons-nous assez que notre sort est jusqu’à notre dernier souffle lié à celui du Crucifié ? Que notre lieu théologique est le Golgotha, que nous sommes fixés avec le Christ sur la croix, au milieu de ces ténèbres si denses qu’elles nous dissimulent le vaste ciel lumineux où nos lointains ancêtres scrutaient la divinité, ce ciel demeure du Dieu des victoires ? Ici-bas, en ce long pèlerinage de l’Église à travers les siècles, les rares périodes de paix et de prospérité ne sont au fond que des moments de répit dans le combat continuel que nous avons à mener contre les puissances des ténèbres et ceux qui se font leurs alliés. Lorsque le sol se dérobe, comme aujourd’hui où notre civilisation implose sous nos yeux et que d’autres cherchent à la supplanter, nous n’avons plus pour appui, au-delà de notre enracinement spirituel dans la patrie charnelle, que la croix du Christ, le véritable frêne, axe du monde. « Appuyé sans aucun appui, sans lumière, en profonde nuit, je vais me consumant sans cesse » murmurait S. Jean de la Croix dans son cachot de Tolède. Nous serons peut-être des centaines de milliers aujourd’hui à manifester, mais comme David face à Goliath, comme celui qui a dit à Pilate : « oui, je suis roi, mais mon royaume n’est pas de ce monde », renvoyant à plus tard l’engagement opérationnel de plus de douze légions d’anges...

Vous l’avez compris, notre combat n’est pas que non-violence face à une loi isolée. Il est pacifique parce qu’il est spirituel. Et il est spirituel au point d’en être mystique. Et il va à la racine des choses et des âmes. Face à cette formidable coalition de tous les adversaires de notre civilisation chrétienne, coalition qui fait trembler la terre comme une armée puissante et se dérober le sol sous nos pieds, nous sommes contraints de recourir à l’arme suprême : Dieu. Dieu dans notre âme, Dieu au travers de notre conscience. Dieu dans notre intelligence et dans notre volonté. Dieu dans notre cœur et sur nos lèvres. « Sur Dieu seulement appuyée (…), mon âme se trouve, ô merveille, appuyée sans aucun appui » continue le poème de S. Jean de la Croix. Combat éminemment mystique car à chaque événement qui vient transpercer notre âme, comme jadis au Calvaire furent transpercées celle du Christ et sa Mère, c’est notre espérance, notre assurance en la victoire finale, qui est défiée en même temps que stimulée pour la restauration, si Dieu veut, d’une chrétienté. Ce monde part en vrille sous nos yeux et rien ne semble plus pouvoir ralentir sa chute. Rien, sinon l’espérance des chrétiens et de ceux qui les rejoignent... Emitte Spiritum tuum, Domine, et renovabis faciem terrae...

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