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Sermon de l’abbé Iborra : dimanche de la Septuagésime (2014)

Avec la célébration de la septuagésime, nous entrons dans cette préparation au carême qui a vu le jour aux VIe et VIIe siècles à Rome et qui se nourrit déjà de l’esprit propre à ce temps de pénitence et de conversion. Le carême, en effet, a été institué pour accompagner d’une part la démarche pénitentielle de ceux qui étaient publiquement réconciliés par l’évêque le jeudi saint – pratique vite tombée en désuétude – et d’autre part la phase finale de préparation des catéchumènes baptisés dans la nuit de Pâques – pratique qui, elle, est toujours d’actualité, puisqu’ils sont sept à se préparer depuis l’automne dernier, tandis que Nicolas, qui a commencé plus tôt, va être baptisé lors de la prochaine vigile pascale. C’est donc l’ensemble de la communauté chrétienne qui accompagne ceux qui vont recevoir de Dieu la grâce du pardon qui jaillit de la croix du Seigneur. Occasion pour chacun de se préparer, dans son corps et dans son esprit, à contempler en profondeur le mystère pascal, sommet de l’année liturgique. Occasion aussi de s’y associer plus étroitement par la pénitence.

La liturgie ne manque pas d’ailleurs pas de souligner l’austérité propre à ce temps de conversion. L’alléluia, cette exclamation joyeuse qui signifie louange à Dieu, cesse de retentir dans nos célébrations, les officiants se revêtent d’ornements violets tandis que les textes de la messe invitent sans cesse à entrer dans le combat que le Fils de l’homme livra contre l’antique Ennemi du genre humain. L’épître de ce dimanche nous le fait bien sentir en commençant par prendre la comparaison de l’ascèse que s’imposent les athlètes pour remporter la victoire.

Quant à l’évangile, l’attitude du maître de la vigne peut nous étonner. Appelle les ouvriers et distribue le salaire en commençant par les derniers pour finir par les premiers. Pourquoi commencer par les derniers pour finir par les premiers ? Bien sûr, nous avons pour nous éclairer la fin du passage : Les derniers seront les premiers. Mais nous l’entortillons volontiers : nous y voyons une forme d’humilité qui peut devenir, en sous-main, une manière de mieux calculer. Comme les invités qui se mettent au dernier rang pour avoir la satisfaction d’être invités à prendre la place d’honneur ou ceux qui ne sont tentés de faire le bien qu’en vue d’une récompense d’outre-tombe. Cherchons ailleurs.

Puisque Dieu est bon, il est donc fort peu probable qu’il agisse délibérément pour provoquer le pénible incident qui marque la fin du passage. Et cependant il a l’air de tenir à ce que l’ordre prévu pour la distribution soit respecté, au point de donner un surcroît de fatigue aux ouvriers de la première heure qui devront attendre. Etrange, d’autant plus qu’ils verront tout, ce qui ne peut qu’exciter leur jalousie. Supposons un instant que ceux qui ont travaillé dès le matin aient été servis les premiers : ils seraient partis et il n’y aurait eu que les ouvriers de la onzième heure pour s’étonner de la générosité du maître. Or il faut se rendre à l’évidence : si le maître tient tant à faire remettre leur salaire aux derniers venus pour finir par les premiers, c’est pour que les premiers voient ce qu’il fait. Pourquoi ? Souvenons-nous qu’il est bon. Il est sans idée du mal. Il veut que les premiers venus se réjouissent avec lui de la grâce qu’il fait aux derniers.

Mais voici que les premiers au lieu de se réjouir s’indignent. C’est le classique malentendu qui règle les relations entre Dieu et les hommes, celui en l’occurrence qui oppose Dieu à son peuple, comme dans la parabole du fils prodigue et dans les discussions de Jésus avec les pharisiens. Israël, premier partenaire de l’Alliance avec Dieu – souvenons-nous de la fin de l’épître – qui refuse d’accepter que les païens, les derniers venus, aient part au même héritage, moins en définitive parce qu’ils reçoivent autant que parce qu’ils sont le signe que ce qui est reçu demeure un don et ne sera jamais un dû. Certes, la possibilité du mérite est une affirmation fondamentale de la théologie catholique. Nous y voyons même une condition nécessaire pour que la béatitude venant de Dieu soit en fin de compte une juste rétribution et non une injustice. Cependant, au cœur du mérite, la grâce demeure, car la possibilité, très réelle, de mériter son salut est elle-même une grâce. L’homme est coopérateur, partenaire de Dieu : mais Dieu reste Dieu, celui de qui vient tout don parfait dit St. Paul. Voilà pourquoi il n’y a pas de charité sans foi, pas plus qu’il n’y a de foi vivante sans charité. Remarquons bien les invitations successives au travail lancées par le maître. Avec les premiers, il convient d’un salaire précis : un denier. Aux seconds, il déclare seulement : Je vous donnerai ce qui est juste. Aux tout derniers, il ne dit rien d’autre que : Allez vous aussi à ma vigne. Et l’incroyable est qu’ils y vont, sans promesse de récompense.

En fin de compte, Dieu croit en nous bien plus que nous ne croyons en lui. Il s’obstine à croire en notre capacité de nous émerveiller, de rendre grâce. Il s’entête à penser qu’en nous créant, il nous a faits fils, c’est-à-dire réceptifs à ses dons ; frères, c’est-à-dire orientés vers la joie des autres, et heureux de leur joie comme nous devrions l’être de la joie du Père. Avant tout mérite des œuvres, il y a le mérite d’avoir cru. Mais si la foi est la grâce des grâces, ce mérite d’avoir cru est tout aussi baigné de grâce que l’est la grâce d’avoir mérité par nos œuvres. Mes pensées ne sont pas vos pensées dit le Seigneur. Elles sont toujours au-dessus. Deus semper major ne cessait de répéter St. Ignace de Loyola. Toute l’alchimie divine consiste à hisser nos pensées au-dessus d’elles-mêmes, notre cœur au-dessus de lui-même, notre œil mauvais au-dessus de tout mal : de nous transformer, pour qu’au sens le plus fort du terme, nous soyons capables d’avoir bon cœur et ainsi de connaître le Bon Dieu. Tel est le combat que nous devons mener tout au long de ce carême : nous laisser émerveiller par la bonté de Dieu et tâcher de l’imiter. Combat difficile dont témoignent tant la phrase finale de l’épître que celle de l’évangile : méditant sur la traversée du désert par les Hébreux, St. Paul observe que la plupart d’entre eux déplurent à Dieu, tandis que Jésus met en garde ses auditeurs, et nous avec eux : beaucoup sont appelés, mais peu sont élus.

Travaillons donc, pendant ce carême, à devenir bons comme l’est notre Père du ciel. Ce qui, encore une fois, n’est pas si facile, vous en conviendrez, lorsque nous sommes continuellement agressés dans notre foi et dans nos valeurs par le monde qui nous entoure. Il faut beaucoup de force, au sens de la vertu surnaturelle de force, pour résister à la tentation de rendre à ceux qui nous haïssent et ne cessent de nous agresser la monnaie de leur pièce et même un peu plus...

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