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Sermon de l’abbé Iborra : deuxième dimanche après Pâques (2013)

Sermon donné par l’abbé Iborra en l’église Saint-Eugène pour le deuxième dimanche après Pâques.

Vendredi soir, en récitant les prières au bas de l’autel devant une assistance clairsemée à cause de la manifestation devant le Sénat, alors même que l’on venait d’apprendre l’adoption du texte sans discussion, ces paroles du psaume 42 n’ont pas manqué de me toucher d’une manière toute spéciale : Quare tristis es anima mea et quare conturbas me ? Pourquoi es-tu triste, ô mon âme, et pourquoi es-tu troublée en moi ?

Encore une fois, nous venons de remporter une grande défaite, si je puis dire. Et cela malgré une mobilisation sans précédent et une correction qui honore ceux qui, nombreux ici, y ont participé. Et plus même, puisque la division des Français, attisée par le gouvernement, a conduit l’un des nôtres, sauvagement agressé dans le métro, à l’hôpital. Plutôt que de laisser libre cours au débat, les chefs de groupes parlementaires ont préféré entériner le texte et le renvoyer dès mercredi à l’Assemblée nationale. Ce sera alors l’heure de la mobilisation de la dernière chance. Mobilisation en faveur de laquelle nous avons décidé de reporter la messe de pèlerinage prévue le soir même à Notre-Dame. Il est malheureusement fort probable que le texte soit définitivement adopté dans les jours qui suivront.

Défaite, disais-je, mais jusqu’à un certain point seulement. La hâte avec laquelle le gouvernement s’empresse de mettre fin à un débat qu’en fait il a toujours fui en dit long sur la crainte qu’il a de voir ce mouvement de contestation éthique prendre de l’ampleur au fil du temps. Crainte redoublée de le voir canaliser d’autres mécontentements, plus sociaux et économiques. La précipitation du gouvernement est un aveu : la crainte d’une lame de fond, issue des profondeurs de la France. Un mouvement civique, qui n’est pas politicien, et qui en l’état des choses ne peut le devenir. Et qui pourtant, assurément, a une dimension politique. Un mouvement où les chrétiens se sont distingués. Qui aurait pu croire au lendemain de l’audition de notre archevêque, il y a moins de 6 mois, alors qu’on lui avait jeté à la figure ces mots : « vous allez lancer vos catholiques dans la rue... du moins ce qu’il en reste ! », que nous serions si nombreux le 13 janvier et le 24 mars. Et surtout si inventifs, et même, j’ose le dire, si nobles, si élégants, dans notre résistance. Oui, à l’occasion d’une de ces péripéties qui depuis deux siècles viennent régulièrement attenter à l’ordre naturel voulu par Dieu, il s’est passé quelque chose d’inattendu : les catholiques, les jeunes en particulier, sont sortis de leur torpeur. « Chrétienté, réveille-toi ! » C’était le cri prophétique lancé au moment du Grand Jubilé par le dominicain anglais Aidan Nichols. Le livre vient de sortir, traduit par l’une d’entre vous. A la question de Philippe Maxence qui me demandait si réveiller la chrétienté au moment où la France est confrontée à ce projet de loi n’était pas anachronique ou utopique, je répondais ceci : « Non. C’est au contraire actuel. Tout le monde sait qu’à la base de la gigantesque protestation contre ce changement de paradigme de la civilisation occidentale, il y a la protestation de catholiques qui ont conscience d’être aussi par leur foi dépositaires des valeurs du droit naturel et qui s’aperçoivent qu’ils forment le dernier corps organisé à pouvoir les défendre, pour le bien de tous. Ce réveil de la chrétienté, stimulée d’ailleurs par l’imbécillité d’un laïcisme inculte, criard et nihiliste, est l’une des surprises de ce début de siècle ». Il inquiète nos adversaires qui nous croyaient déjà moribonds.

Mais ne nous y trompons pas, ce combat, pour politique qu’il est au sens large, est d’abord un combat culturel. Un Kulturkampf. Le mariage pour tous, avec ses conséquences néfastes sur la filiation, est la goutte qui a fait déborder le vase. L’adversaire s’est montré maladroit en avançant trop vite. C’est à nous maintenant de montrer la cohérence de ce projet avec tous ceux qui l’ont précédé depuis les Lumières. En exaltant les droits subjectifs, il s’inscrit en effet dans toute cette liste qui part de la loi sur le divorce de 1792 jusqu’à celles, toutes récentes, sur l’avortement, la manipulation des embryons et la banalisation de l’homosexualité. Elles forment un bloc. Parce qu’elles conduisent toutes à abaisser la personne humaine en favorisant l’expression de ses pulsions les plus primaires afin de mieux enchaîner sa liberté et la réduire à n’être plus qu’un consommateur docile aux injonctions de ceux qui détiennent le pouvoir réel. Terrible collusion du libéralisme et du libertarisme qui avilit les âmes et détruit les nations. Et qui s’attaque à la famille, dernière institution naturelle à lui opposer quelque résistance. Ce sont ces enchaînements dont il faut aujourd’hui mettre en évidence la cohérence par un patient et sérieux travail de l’intelligence qui doit déboucher dans l’action politique pour en inverser le mouvement destructeur.

Ce sont aussi nos propres complicités avec certains de ses rouages qu’il faut dénoncer et combattre. Ce qui signifie qu’au fond, ce combat méta-politique est aussi méta-culturel, parce qu’il est avant tout spirituel. Derrière ces adversaires devenus sourds au langage de la loi naturelle, il y a, dirait S. Ignace, l’ennemi du genre humain. Confronté au même problème en Argentine, le futur pape n’avait pas hésité à mettre les points sur les i : « Est en jeu un refus frontal de la loi de Dieu gravée profondément dans nos cœurs. Ne soyons pas naïfs : il ne s’agit pas d’une simple lutte politique ; c’est la prétention de détruire le plan de Dieu. Il ne s’agit pas d’un simple projet législatif (celui-ci est un simple instrument) mais d’une action du Père du mensonge qui prétend embrouiller et tromper les enfants de Dieu ». L’enjeu véritable est spirituel et le futur pape d’appeler à user de ces armes spécifiquement chrétiennes que sont la prière et le sacrifice. En imitant par exemple la magnanimité du Bon Pasteur si bien décrite tant par S. Pierre que par S. Jean dans les lectures de ce dimanche. C’est en ancrant notre combat à cette profondeur, celle de notre cœur, où passe aussi la ligne de front, que nous pourrons peut-être accueillir et seconder la nouvelle figure johannique que nous espérons de la bienveillance de Dieu. N’oublions pas que si S. Jeanne d’Arc s’est engagée dans un combat temporel, les armes à la main, ce n’était pas pour défendre le dogme mais bien une vérité d’ordre naturel, à savoir la paix entre les nations fondée sur la justice. C’est un exigeant travail contre-révolutionnaire de conversion spirituelle, de formation intellectuelle et d’engagement temporel que nous devons entreprendre dans le sillage de ce grand mouvement de résistance pour défaire la « dissociété » où nous avons glissé depuis si longtemps, chloroformés par la propagande permissive et le confort consumériste.

Encore une fois ne nous y trompons pas : la victoire finale n’est pas au terme de l’histoire, comme dans les idéologies, elle est dans l’éternité, c’est-à-dire à chaque instant où nous combattons avec des armes de lumière. L’enjeu spirituel, pour être clair, est fondamentalement eschatologique. Car ce réveil de la chrétienté ne peut mener qu’à la montée aux extrêmes, à la persécution. C’est-à-dire à de nouvelles défaites temporelles possibles. Comme le dit un autre Anglais, Tolkien, « en fait, je suis chrétien, et à vrai dire, catholique, si bien que je ne m’attends pas à ce que l’histoire soit autre chose qu’une longue défaite même si elle comporte quelques exemples ou aperçus de la victoire ultime » (lettre 195). Position d’ailleurs qui est celle du Catéchisme quand il parle de la venue de l’Antichrist et du mystère pascal de l’Église (CEC 675-677). Nous nous souviendrons alors que les civilisations n’ont pas les promesses de la vie éternelle. Elles ne sont que des instruments de la Providence, permettant une meilleure transmission de ces valeurs naturelles qui favorisent l’éclosion de la foi. Nous nous souviendrons aussi que lorsqu’elles faillissent à leur mission, la foi ne passe plus que par la croix, par-delà la subversion des institutions et la crise des cultures. Dimanche dernier nous avons entendu S. Jean nous dire dans l’épître : « Celui qui est né de Dieu a vaincu le monde ; et la victoire qui a vaincu le monde, c’est notre foi ». Cette foi dont le même S. Jean disait, dans l’évangile, qu’elle jaillit de la victoire pascale du Christ au matin de Pâques. A chaque fois que nous combattons avec ces armes de lumière, même si nous éprouvons des échecs temporels, nous ébranlons le pouvoir du « prince de ce monde » et nous décuplons la portée salvifique de la victoire ultime, éternelle, présente en chaque instant du temps que nous vivons. Que notre conversion spirituelle féconde nos engagements temporels.

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