L’infolettre du R&N revient bientôt dans vos électroboîtes.

Perspectives de rapprochement

Deux articles de notre rédacteur orthodoxe avaient été perdus suite au piratage. A la faveur d’un article paru sur une autre gazette-en-ligne, cette réponse reprend des éléments de ces deux documents égarés.
Nous publions cette contemplative car, bien que catholiques, nous espérons que nos lecteurs tireront des éléments contradictoires de ce propos tenu d’un point de vue orthodoxe une réflexion féconde.

Notre confrère Bougainville a, dans un récent article de Cahiers Libres, fait état des perspectives nouvelles de l’œcuménisme, et particulièrement du rapprochement entre l’Église Catholique et les Églises Orthodoxes. Il semble qu’il y ait tout d’abord une incompréhension du rôle et de la place du Patriarcat de Moscou au sein de la Communion Orthodoxe : c’est un patriarcat national, une structure ecclésiale créée à la fin du Moyen-Âge pour consacrer l’unité culturelle et politique de plusieurs diocèses autour d’une même nationalité. À cet égard, les prérogatives d’un tel patriarcat sont exclusivement internes à un pays, un territoire, et ne relèvent en aucun cas des affaires extérieures à l’Église. Le pouvoir réel dont dispose le Patriarcat de Moscou lui vient essentiellement de ce que le pouvoir russe se sert de son église d’état comme d’un outil de promotion des intérêts russes. Par ailleurs, il est parfaitement impossible, quel que soit le cas de figure, que ce soit le Patriarcat de Moscou qui mène les négociations en vue de l’unité avec Rome pour l’Orthodoxie : ces visites et ces rapprochements servent surtout à faire tomber les barrières diplomatiques entre Moscou et Rome, et non pas les obstacles théologiques ou ecclésiaux, dont le dépassement ne peut être que le fait de l’assemblée des évêques orthodoxes unis autour du Primus Inter Pares, le Patriarche Œcuménique. A cet égard, le rapprochement entre Rome et Moscou est propre à donner lieu, justement, à une alliance politique sur les sujets éthiques, mais rien d’une autre nature.

C’est d’ailleurs uniquement ainsi que se conçoit le fonctionnement des institutions orthodoxes, selon le principe de conciliarité. À cet égard, il est évident que le nouveau mode de gouvernance que le Pape François appelle de ses vœux est particulièrement séduisant : si Rome devait promouvoir une ecclésiologie fondée sur la gouvernance locale et une vie liturgique nationale, les Églises Orthodoxes ne pourraient refuser cette main tendue, puisque c’est précisément contre les prétentions du Pape à une suprématie dans la direction de l’Église que l’Orient a violemment réagi dans un mouvement qui a mené au schisme entre les deux Églises. Cependant, il est impossible de concevoir, pour un orthodoxe, que l’unité se fasse dans une négociation autour d’intérêts bien compris et dans une logique d’offres publiques.

L’unité a toujours été comprise comme le couronnement de la compatibilité intégrale des vues théologiques, sacramentelles et ecclésiales de deux Églises. Notre confrère Bougainville fait d’ailleurs bien de restreindre les perspectives actuelles d’unité à l’Orthodoxie et au Catholicisme : les multiples chapelles du protestantisme sont allées bien trop loin dans le rejet des sacrements, de la liturgie, de la verticalité hiérarchique, et dans les interprétations « alternatives » des Écritures pour que l’unité soit raisonnablement envisageable avec un tel vivier d’hérésies. Mais même face à Rome, qui partage infiniment plus avec elle, l’Orthodoxie ne se hâtera guère. Que, pour se représenter la dimension de cette prudence, le lecteur se figure que cela fait bientôt cent ans que le Concile Panorthodoxe, qui doit réunir tous les évêques orthodoxes du monde, est en cours de préparation. Certaines Églises mettent tout leur poids à retarder ces préparations pour s’assurer que certains sujets, touchants à la liturgie, la discipline des sacrements, ne sauront pas remis en question.

Est-ce à cette Orthodoxie, si prudente, si frileuse, même, que certains catholiques –il ne s’agit pas de mon très estimé confrère- veulent absolument se réunir depuis quelques temps ? Pourtant, Bougainville le rappelle, c’est notamment pour son effort à redresser la liturgie romaine que Benoît XVI a été fortement apprécié des Orthodoxes. Or, pour une Église qui entretient depuis des siècles la liturgie byzantine sans y changer presque un mot sans soulever des protestations aux allures de guerres civiles (que l’on pense au schisme des Vieux-Croyants en Russie), voir revenir des liturgies qui, pour n’être pas invalides, n’en restent pas moins laides ou mondaines, au sommet de l’Église romaine ne saurait être pris comme un gage de stabilité. L’Orient ne risquera pas de se laisser happer dans une machine à désacraliser la liturgie, ce qui est, il faut le dire, l’image que renvoie une bonne partie du catholicisme contemporain, et que, le veuille-t-on ou non, le Pape ne semble pas vouloir battre en brèche.

L’intransigeance d’un Benoît XVI qui rejetait le titre de Patriarche d’Occident, mais souhaitait revenir à une foi épurée de ses compromissions au monde, et à une vie de l’Église digne de la nature divine d’icelle, parle sans aucun doute bien plus au cœur des orthodoxes que les grandes déclarations d’un désir fondé sur des sentiments et la légèreté qui va souvent avec.

Prolongez la discussion

Le R&N a besoin de vous !
ContribuerFaire un don

Le R&N

Le Rouge & le Noir est un site internet d’information, de réflexion et d’analyse. Son identité est fondamentalement catholique. Il n’est point la voix officielle de l’Église, ni même un représentant de l’Église ou de son clergé. Les auteurs n’engagent que leur propre conscience. En revanche, cette gazette-en-ligne se veut dans l’Église. Son universalité ne se dément point car elle admet en son sein les diverses « tendances » qui sont en communion avec l’évêque de Rome : depuis les modérés de La Croix jusqu’aux traditionalistes intransigeants.

© 2011-2019 Le Rouge & le Noir v. 3.0, tous droits réservés.
Plan du siteContactRSS 2.0