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« On est un con » : exégèse d’un lieu commun

27 janvier 2019 Marc Ducambre ,

En hommage à Léon Bloy

S’il est une formule des plus pesantes, obscures et épouvantables, c’est bien celle-ci. Le monde est ainsi fait que l’homme, par civilité, travestit la violence en friandise. On est un con, la guillotine rase de près et la guerre est propre. Les profondeurs tortueuses et prophétiques de ce lieu commun m’exaltent, car on y trouve les malheurs du roi et les chagrins du pauvre. Sa résonance vertigineuse impressionne, et force le respect de l’arrogant qui s’entête à le saisir. Néanmoins, je tâcherai de m’y atteler afin que nous comprenions enfin pourquoi, en définitive, On n’est-il qu’un con.

Avant tout, qui dit cela ? Sûrement pas un con, cela paraît évident. Un professeur, mettons ; l’ordre des enseignants possède d’ailleurs le monopole quasi-exclusif de cette sinistre antienne.

Maintenant, qui est le con en question ? Il puise toute son envergure dans la catégorie socio-spirituelle du français moyen. Ce français-là pue, et c’est toujours un autre. L’épithète moyen lui donne une dimension métaphysique cruciale, parce qu’à dire vrai le français abhorre la moyenne. Lorsque l’instituteur se cabre et profère avec un panache des plus autrichiens « qu’On est un con », il signifie que ce français moyen est complètement stupide. Ce n’est pas un mauvais bougre, non, loin s’en faut : monsieur le professeur prend grand soin de regarder avec tendresse ceux dont il macule la face de sa semelle crottée. Mais malgré sa bonhomie, il faut parler clair, et On est un con parce qu’il est dans la moyenne ; le professeur et son auditoire n’en sont pas, eux.

Mais est-ce si certain ? Imaginons un instant – ô, folie ! – que ces gens-là, ces gens qui regardent On d’un œil si dur, non contents d’être fondamentalement des esclaves comme les autres, soient simplement des serfs qui geignent un peu plus fort, et qui en porterait donc deux fois le ridicule. Une facétie, dira-t-On ; mais toute hypothèse est bonne à prendre. Le mépris suprême n’est-il pas la caractéristique la plus récurrente du contremaître à la botte d’un puissant, à la fois négrier et nègre, qui n’a rien de vraiment plus enviable en dignité que ses frères, mis à part les reflets vaniteux d’une coupe de cheveux mieux coiffée et des vêtements propres ? Autrement dit, le professeur qui ne manque jamais d’enfouir On dans la tourbe la plus noire, armé de cette saillie verbale, n’exorcise-t-il pas sa propre réalité d’esclave, détournant ainsi pudiquement les yeux de sa propre servitude grâce à quelques menues faveurs qu’il tire à peine mieux que les autres de cette impitoyable chaîne alimentaire ?

Dans ce cas-là, l’importance de la péroraison du belluaire devient vitale. Envisager le fait que cette bourgeoisie mentale ne soit rien d’autre qu’un collège de cireurs de bottes mieux payés mais tout aussi asservis, voilà une imprononçable vérité. Elle est insupportable à tous les pensifs et les spéculateurs à qui il reste un fond hasardeux d’honnêteté. Ce lieu commun constitue, avec une kyrielle d’autres stratagèmes verbaux, une clé de voûte à la croisée de tous les contreforts, de tous les chapiteaux, des murailles les plus épaisses qu’un contremaître puisse dresser entre lui et le monde pour s’empêcher de l’admettre tel qu’il est.

Je n’oserais penser cela possible, et pourtant cette psalmodie bourgeoise ne saurait s’expliquer autrement. Ce qui rend cette hypothèse encore moins fantasque est le fait « qu’On est toujours le con d’un autre », axiome prosaïque plébiscité qui, s’il est vrai, a pour conséquence qu’On sont cons.

Le champ défriché ne demande pas la même intelligence que la feuille blanche, le négoce ou l’enseignement. Il est une attitude très moderne qui consiste à affirmer au mépris de l’évidence que le seul génie qui compte est celui du banquier, du député ou du philosophe, autrement dit l’intelligence spéculative. Qu’il y en ait trois, quatre, sept, seize ou trente-six, les typologies en tous genre ne manquent plus. Tout ce qui se voit du comportement humain démontre l’indiscutable vérité : l’intelligence est multiple. C’est même la chose du monde la moins bien partagée, car au fond, personne n’a exactement la même... et c’est heureux. Si l’Homme pouvait, dans la même journée, avec la même force et la même efficacité, labourer, soigner et se défendre, alors il serait dieu en son royaume. Le Vrai nous en garde, il ne l’est pas puisqu’il est fini. De ce miracle résulte la dépendance intrinsèque de l’homme envers les autres, et réciproquement. Dans la même journée, l’un laboure, l’autre soigne, et le troisième les défend, parce qu’un homme bien concentré sur la tâche qu’il accomplit – et qui l’accomplit – en vaut dix autres qui papillonnent. Avec le temps, il est vrai, le paysan risque fort de ne rien entendre à la guerre, et le soldat de ne pas savoir discerner sa clavicule de son fémur. Cette harmonie naturelle des vulnérabilités a un nom : société. Elle engendre un phénomène plus naturel encore qui admet qu’On est tous le con d’un autre, parce que le médecin est infiniment nécessaire et supérieur dans son art au paysan, qui est lui-même infiniment nécessaire et supérieur dans son art au médecin.

Cela était donc vrai : ce lieu commun est une charogne emmitouflée dans des chutes de satin. Ce n’est qu’une supercherie échelonnée à deux niveaux. Elle outrage tous les humbles, tout ceux que personne n’alourdira de médailles, de primes et de titres pompeux, mais qui sont pourtant le principe vivant de toute société ; il a également le rôle paradoxal de crier une vérité terrible à entendre pour celui qui l’énonce alors qu’il est sensé la bâillonner, vengeant ainsi l’ouvrier auprès du créancier.

Mais, comme pour tout lieu commun, la façade fragile de cet adage pétri de prétention ne doit en aucun cas souffrir de lézarde : on imagine mal la mutinerie estudiantine rétorquant à l’autorité suprême et républicaine un cinglant « On est un con, et vous aussi », le rôle principal des lieux communs étant de « ne pas faire de vagues ».

La nécessité que représente un tel cantique pour les contremaîtres et les sous-fifres d’aujourd’hui n’est donc plus à prouver. En revanche, il s’agit de comprendre ce qui leur permet de garder une telle constance dans l’affirmative. Pour assumer un postulat aussi terrible pour eux-mêmes en étant persuadé qu’il veuille dire le contraire, les notables de bourgade ne sauraient s’affranchir de l’usage de l’une des plus incommensurables stupidités produites par les temps qui sont les nôtres : l’idée du citoyen éclairé.

Lorsqu’on mit la souveraineté de l’état dans les mains du premier venu, On (encore lui) généra – naturellement ou pas, du moins systématiquement – l’émergence d’une caste dirigeante, autrement dit d’une oligarchie, pendant du dilemme à l’ochlocratie, gouvernement sauvage des foules qui a tout à envier au système de gestion d’une maison close. Comme lors d’une découverte astrologique de premier ordre, tous furent surpris de comprendre que le laboureur et le guerrier pouvaient très probablement considérer qu’ils avaient mieux à faire que de se vautrer sur l’agora pendant des heures afin de délibérer à propos du bien-fondé de la réforme de l’ordre des médecins, relative au septième amendement du quatrième alinéa de l’article soixante-dix-sept de la quarante-troisième version du code civil, pénal, administratif ou que sais-je, rédigée dans un jargon qui mériterait l’invention d’un alphabet alternatif afin d’acter le fait que ses rédacteurs eux-mêmes souhaitaient qu’On n’y comprenne absolument rien.

Diantre, que ce guerrier et ce paysan sont idiots ! Comment peut-on faire preuve d’une telle désinvolture quant à un sujet aussi décisif ? Que le lecteur se rassure, c’est aussi ce qu’a pensé Athènes ; et tout ce qui se rapprochait peu ou prou du labeur nécessaire au maintien de l’espèce humaine par le travail de la matière fut aimablement confié aux esclaves. Ainsi, le « citoyen » se fit politicien parce qu’On n’aurait pu en faire autre chose, et dès lors naquit l’oligarchie. Elle eut d’ailleurs plusieurs degrés d’atrocité selon les temps : aujourd’hui, les esclaves vivent mieux.

L’infernale machine en est d’autant plus vicieuse qu’elle se maquille des rondeurs tapageuses de l’ochlocratie : la foule a élu ces assemblées, et croit donc fermement au fait qu’elle les commande après les avoir choisi judicieusement, bien qu’il n’en soit absolument rien. Le suffrage universel, c’est-à-dire le vote, est l’exutoire qui permet à cette honteuse conspiration de pérenniser son emprise sur notre pauvre pays parce qu’On se croit responsable de la Politique, et qu’On considère qu’il vote bien et que « la masse » (retenez ce terme si vous souhaitez chasser le jacobin timoré, pimpant charognard dont l’environnement naturel se trouve en terrasse) le fait mal. Ainsi, l’esclave se rend beaucoup plus efficace que son ancêtre puisqu’il se pense maître ; ainsi l’instituteur, aussi écrasé que son boucher et sa femme de ménage, échappe pourtant à sa réalité ; ainsi la démocratie démocratise.

Ils arrivèrent à faire croire au monde que chacun avait sa place dans la désignation des chefs, dans l’énonciation de la vérité et – quelles désopilantes crapules – dans l’économie ! Les rares personnes qui se rendent alors compte de la supercherie s’engouffrent malheureusement trop dans l’illusion que constitue la démocratie directe. Aveuglées, certaines victimes des cartels de gouvernement se mettent ainsi à penser que les problèmes ontologiques d’une démocratie peuvent se régler par plus de démocratie. J’en viens à souhaiter qu’ils l’installent au plus vite et que, sur les ruines de leur erreur criminelle, certains entendent raison : la République Française restera à jamais une pègre, et On restera con. Tout cela, oui, mais pourquoi ? parce qu’il y aura toujours assez de connétables, de sous-préfet et de commissaires au festin pour que chacun fasse en sorte que, du premier au cent-trentième violon, tous les pantins de cette persistante cacophonie tiennent le rang.

Les notables feraient tout pour échapper à la catégorie sociologique du « vote populaire », car il n’y a au fond qu’un démocrate fervent pour haïr à ce point le peuple, la populace, la merde qui trime trop tard et qui se lève trop tôt. Ce démocrate-là a voté, vote et votera pourtant toujours comme tout le monde, mais ce qui compte, c’est qu’il n’en sache rien ; et peu importe qu’il ait des chaînes, si ces chaînes sont en or.

Après la guerre civile américaine et l’abolition de l’esclavage, les grands propriétaires du Sud mirent au point un judicieux montage qui portait le nom de Code Noir. Le principe était simple : la quasi-totalité des conditions de travail qui avaient cours avant l’abolition fut maintenue, et la seule différence réelle était l’apparition du salaire. Il n’y eut que très peu, voire pas de protestations lorsque le Code Noir fut édicté. Cela se conçoit, puisqu’alors les affranchis du Sud n’avaient plus rien à envier aux ouvriers du Nord : les hommes, les femmes et les enfants des deux côtés de cette terre travaillaient tous afin de gagner trois pièces pour racler le fond des étalages, et la famille entière étant maintenue dans un état de servitude totale entretenu notamment par la spéculation financière. Leurs églises auraient peut-être pu les secourir et les faire se lever contre la constitution de l’arnaque étatique généralisé la plus ambitieuse que le monde ait connu, mais il aurait fallu que ces églises ne soient pas tenues par des hérétiques qui servaient le même dieu que les autres, le dollar. Ses prophètes, nordistes, étaient banquiers, chefs de cartel, expropriateurs de matières premières, autrement dit d’éminents notables libéraux qui – fait plutôt singulier –, sont ceux qui ont le plus gagné, autant à l’esclavage qu’à son abolition. Heureusement, tout le monde sait que les Rockfeller, les J.P Morgan et les Carnegie ont tous disparu et qu’il n’existe aujourd’hui plus aucune situation qui mérite de rappeler cet épisode macabre, qui commit le double crime d’entraîner d’innombrables tragédies humaines, et de contribuer à la constitution des Etats-Unis d’Amérique.

Toute la force inouïe de ce lieu commun qui stipule sans sommation qu’« On est un con » repose dans sa capacité à rendre compte de la réalité d’une part, et de l’autre de la comédie qu’on en fait. Si un jour une maison d’édition décide de publier le Petit Livre du Contremaître, il devrait faire l’objet d’une bonne partie de l’ouvrage. Cependant, gare à ne pas trop s’étendre non plus : il apparaîtrait incongru qu’On en sache trop sur la vérité. La vérité donnerait à On beaucoup trop de liberté, à laquelle On préfèrerait sans nul doute une prérogative plus convenable comme celle du pouvoir d’achat, son équivalent sophistiqué. N’oublions pas, tel Lénine, que « le peuple veut exercer le pouvoir. La liberté ! Que voulez-vous qu’il en fasse ? ».

Marc Ducambre

27 janvier 2019 Marc Ducambre ,

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