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Odéon des teignes

21 avril 2016 lysenfleur ,

2016, Pripiat n’a rien à envier à ces lieux de vie que les circonstances obligent à connaître. Pourtant c’est d’une vie grouillante dont je veux parler, qui s’articule dans ces places fortes de la médiocratie stalinienne des lignes sans âmes et des carrelages blancs. J’entre, le vacarme est insoutenable, particulièrement quand les rires bêtes se mêlent aux anecdotes minables des mélanges de mauvais alcool de la veille. Derrière le masque rectiligne des faux semblants de virginité post-modernes, la crasse des murs et des sols éclate au grand jour un peu plus chaque année comme les joues reconstruites d’une vieille prostituée. J’avance, les odeurs sont infectes : le tabac froid n’est pas celui de Besson, les effluves d’alcool pas celles d’un Hibiki dégusté grossièrement au coin d’une cheminée armoriée, les barbes ne sont pas fleuries et le règne du synthétique a assis ses énormes balloches sur les survêtements, les jeans Levi Strauss et les petits manteaux en polyamide faits des plumes de leurs acheteurs. Le prolétaire moderne a son uniforme hors de prix, car toute la cochonnerie marquée du monde est plus onéreuse qu’une veste autrichienne d’excellente facture trouvée sur le marché de Barbès. Le sol ne grince pas, le linoléum prend des poses tantôt de parquet en chêne couleur décadence prussienne du XIXe, ses roseaux ocres et noirs des tapisseries de nos grands-parents, tantôt du traditionnel dégueulis à morceaux verts des revêtements de classes de lycées. Des lettres égrènent les écriteaux situés de part et d’autres d’un couloir immense : c’est un abattoir où on jette ceux dont on croit encore qu’ils sont des hommes et des femmes alors que le constat alarmant une fois fait les associe à de la volaille. Voilà où je me suis perdu. Pas si sûr que je me sois perdu. Je pense à Hermann Hesse et à Salinger : les visages puent les échecs personnels et les drames familiaux systématisés. Les cheveux, quand ils ne sont pas gras, font figures d’ode au travail remarquablement désaccordé d’une Frida Kahlo ou d’un Picasso. Les vêtements délirants ne demandent qu’une petite baise médiocre : lui et sa veste de quarterback piochée dans une série américaine, elle et son cache-misère ne dissimulant assurément pas une poitrine féconde. Je me dirige vers les lettres : première, deuxième, ah, voici mon boxe. J’entre après tout le monde, si pressés qu’ils sont ces ânes.

Plus tard, j’allume une cigarette sans saveur. Le monstre ne fait pas visiter que ses entrailles : sa carapace est bien indigne aussi. Monolithique, au pays des soviets et des libéraux utilitaires. Je m’assieds : les bancs sont des parpaings massifs mais plutôt ça que lui, sa guitare et son herbe jaune. Ce n’est pas davantage que le reste. Je me souviens d’une phrase toute faite d’un gentil professeur de Français. Après tout on ne peut, à notre époque, se targuer d’aucun autre mot : rien n’est ni blanc, ni noir. C’est gris. Tout est gris. Les vertiges peuvent m’emporter, mais la céramique immaculée des sanitaires me sauve. Sauvé par les toilettes. Au moins c’est propre. Le couloir s’est vidé et je lui trouve plus de poésie ainsi. J’entends des voix. J’entre parce que sortir est manifestement impossible, à moins que le Chronoscaphe d’Edgar P. Jacobs ne soit opérationnel. Tout est évidemment incroyablement laid, cette impression n’a aucun mal à se renforcer par la présence de ce qui semble être une jeune fille particulièrement asexuée. Elle tente de s’exprimer avec des mots d’aujourd’hui et je me dis que tout avait plus d’allure quand Gabin était Président du Conseil. Une harpie décorsetée comme celles des Tuileries, transmettant pour seule émotion un regret profond de l’abandon du martinet et des cours de rhétorique. Je me tamponne très poliment de tout ce petit monde en glissant une réflexion ostensiblement rigide à mon voisin passionné et quitte la salle sans omettre d’abattre mes talonnettes de royaliste crypto-homosexuel sur un sol en plastique qui, de toute façon, ne permet pas ce genre de fantaisie. On en parlait justement, j’ai cru bien faire. La tristesse des lieux valsait allègrement avec les gens, davantage à l’occasion d’une grand-messe sandiniste que sur le Beau Danube Bleu.

Quand on entre dans une église, on est d’abord submergé par l’immensité qu’elle suppose très implicitement. C’est un point commun avec ce que les grecs appelaient l’Agora et les nouvelles cathédrales de la modernité que les saxons appellent des « hubs ». Implication et fascination sont liées : le sacristain est fier de sa responsabilité des ornements sacerdotaux et de la fine équipe de chaisières, le commercial ravi de vendre des téléphones place de l’Opéra. Le discours a changé, il continue d’établir des traditions insécables que l’histoire n’oubliera malheureusement pas. Si la gloire des ancêtres occultait la morgue, le poids de l’histoire est devenu bien trop lourd à porter puisque ne s’écrit plus pour la postérité mais pour un direct frénétique captant chaque épisode de honte qui seront autant de sources d’inspiration pour les ennemis de demain. Que ferons-nous de ces vieilles cathédrales de béton et d’acier aussi bien édifiées sur la terre que dans nos esprits de dignes enfants du siècle ? Dans le couloir, les distributeurs donnent à contempler les couleurs chamarrées de ces boissons gazeuses qui font la gloire de l’oncle Sam. Je tente de me décider entre un cancer et un diabète avant de jurer puis de traquer houblon et vinasse, seul véritable militantisme utile, ne pointant évidemment pas au grand rendez-vous de la crise cardiaque. Il est fascinant de constater que le vin dont Pasteur vanta jadis les mérites n’ait pas trouvé sa place sur les listes des services de santé qu’on ne suspectera pas un instant de chercher à empoisonner toute une jeunesse, à moins que les hommes en blanc ne sachent désormais que le vin est une liberté de l’âme trop dûment accordée par la nature. Je reconnais un peu de mauvaise foi : bien qu’introuvable, la carte mentionnait la bière. Ô misère des promesses.

La visite du laboratoire où musique et littérature meurent sans trêve s’achève, et c’est sachant qu’elle recommence toujours demain que le poids des jours est intolérable. On n’y attendra aucune invitation à l’imagination, au rêve, à la connaissance. C’est un bel endroit pour y faucher de concert raison et émotions et l’on reconnaîtra la prouesse, sur le fronton de l’entrée on y peut lire : ici, nous déformons la jeunesse et nous la saignons, prétendant l’édifier. Écoles de philosophie grecque et colonnades bariolées, pupitres des réguliers sous les voutes attablés à l’enluminure de la postérité du genre humain nous manquent alors cruellement ; le contraste traumatisant entre les images dont nous parlaient les livres d’histoire à la petite classe et les bancs habillés de pâte à mâcher et rayés de feutre constituaient notre grande entrée dans la modernité. Dites-vous malheureusement que de l’amphithéâtre rance, vous êtes le premier violon des plus belles années de votre vie.

21 avril 2016 lysenfleur ,

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