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Mater et Magistra : l’Église mère et enseignante

15 février 2017 Boniface

Les détracteurs en tout genre se plaisent à dépeindre l’Église sous les aspects d’une abominable machine à dominer les crédules, une odieuse mécanique dont les institutions poussiéreuses n’auraient comme autres objectifs que de diffuser l’obscurantisme et l’intolérance. Toutefois, pour nous, catholiques, l’Église nous apparaît sous des aspects plus doux, peut-être même sous les traits d’une femme bienveillante : une mère, et une enseignante.

L’utilisation d’images féminines pour désigner l’Église est une constante dans l’histoire de l’ecclésiologie : elles apparaissent très tôt sous la plume de nombreux Pères puis se diffusent sous l’action des différents réformateurs grégoriens du XIIe siècle, au premier desquels le cistercien saint Bernard de Clairvaux, mais aussi le pape Innocent III (1198 – 1215). Deux figures de cette imagerie féminine nous intéressent ici : l’Église comme mère (Mater) et l’Église comme maîtresse (Magistra). Mère et maîtresse sont en effet les deux figures d’une même fonction : nourrir le fidèle. Dans le premier cas, l’Église nous nourrit à travers les sacrements qu’elle livre ; dans le second cas, elle nous nourrit à travers la Doctrine qu’elle enseigne. Dans les deux cas, l’Église pourvoit à nos besoins et doit faire naître en nous l’idée que nous sommes ses fils bien-aimés.

« Ainsi peut se développer parmi les chrétiens un véritable esprit filial à l’égard de l’Église. Il est l’épanouissement normal de la grâce baptismale, qui nous a engendrés dans le sein de l’Église et rendus membres du Corps du Christ. [1] »

L’Église comme mère

L’image maternelle de l’Église est très répandue dans les écrits patristiques, notamment chez saint Augustin qui soutient que, puisque l’Église est notre mère, tous les chrétiens sont des frères :

« Nous sommes frères en notre simple qualité d’hommes, à combien plus forte raison en notre qualité de chrétiens ! Comme homme vous n’avez qu’un seul père, Adam, et qu’une seule mère, Ève. Comme chrétien, vous n’avez qu’un seul et même Père qui est Dieu, et qu’une seule et même mère qui est l’Église. [2] »

L’Église est aussi appelée « mère de tous les fidèles » car elle fait naître « dans l’Esprit [3] » et en son sein le chrétien baptisé. Dans les Épîtres, saint Paul explique que par le baptême, le croyant participe à la mort du Christ mais ressuscite également avec lui : seule l’Église, à travers ce sacrement, peut prodiguer cette "vie nouvelle" [4] et faire intégrer le Corps mystique.

Mais l’Église ne se contente pas de donner naissance au chrétien : elle l’élève et le nourrit [5]. Cette Église, mère de tous les fidèles, répond ainsi à l’idéal de maternité tel qu’on se le représentait au Moyen Âge : douce, féconde et dévouée [6]. Ce sont ses sacrements qui fournissent quotidiennement la nourriture nécessaire au développement de l’âme et à l’obtention du salut. L’idée du « lait nourricier » remonte aux plus hautes périodes du christianisme ; Hincmar de Reims en parlait déjà en des termes évocateurs :

« Nous suivons l’Église catholique, apostolique et sainte Église romaine qui nous donna naissance dans la foi, nous nourrit avec le lait catholique, nous nourrit avec les seins gorgées du Ciel, jusqu’à ce que nous soyons prêt pour la nourriture solide, et nous conduit ainsi par sa discipline orthodoxe à la parfaite humanité. [7] »

Avant lui, saint Cyprien de Carthage insistait longuement sur l’image d’une Église mère nourricière dans son traité De l’unité de l’Église catholique [8] :

« Il n’y a cependant qu’une seule source, qu’une seule origine, qu’une seule mère, riche des réussites successives de sa fécondité. C’est l’Église qui nous engendre, c’est son lait qui nous nourrit, c’est son esprit qui nous anime. [9] »

L’Église comme maîtresse

La figure de l’Église-mère est inséparable de celle de « maîtresse », enseignante remplie de tendresse pour l’enfant qu’elle veut voir grandir spirituellement. De fait, l’Église en tant que mère des fidèles doit aussi les instruire : c’est pourquoi, elle est aussi maîtresse ou enseignante [10]. L’Église enseigne la Foi à ses enfants, et parce qu’elle est de Dieu, cet enseignement est la Vérité.
Le pape Innocent III insista très fréquemment sur cette idée : dans une lettre adressée au clergé de Bourges, Innocent III insiste sur le fait que l’Église doit être appelée mater et magistra de la Foi parce que les Chrétiens se tournent toujours vers elle pour chercher soutien et conseil :

« Puisque que le Siège Apostolique gouverne par une divine, et non humaine, ordination sur toutes les Églises à travers le monde, il est juste et bon que vers elle soient dirigées les questions troublantes sur divers points de la loi comme si elle était mère et maitresse. [11] »

Ces images féminines permettent à Innocent III d’exposer aux plus grands princes laïcs et ecclésiastiques de la Chrétienté de son temps, sa conception de l’Église et de l’office pontificale Par exemple, dans une lettre du 20 février 1203, il réprimande le roi d’Angleterre Jean sans Terre pour avoir expulsé un prêtre de Limoges [12] :

« Sois dans une meilleure disposition de cœur pour révérer l’Église romaine, qui par élection divine est la mère et la maîtresse de toute la foi et qui avec une sincère affection dans le Seigneur t’embrasse comme un fils aimé ».

L’âme aime Dieu comme le fidèle aime l’Église, et Dieu comme l’Église sont bienveillants pour ceux qui les cherchent. Maternité et magistère sont donc deux fonctions indissociables dans la pensée catholique : l’Église enseigne parce qu’elle est mère, et elle donne naissance pour enseigner. En cela, l’Église est bien du Christ, car comme lui, elle nourrit et enseigne. Et ce faisant, l’Église nous accompagne durant notre exil sur terre. Alors que devons-nous éprouver, nous, catholiques, envers l’Église, sinon une immense gratitude pour sa bienveillance maternelle ? Et si nous sommes ses fils, que voulons-nous d’autre, sinon l’aimer et la défendre comme une mère, notre mère ?


[1Catéchisme de l’Église Catholique, 2040.

[2Saint Augustin, De la discipline chrétienne, Traduction de M. l’abbé BURLERAUX in Œuvres complètes de Saint Augustin, traduites sous la direction de M. Raulx, Bar-Le Duc, 1869, Tome XII. P. 315-322. Chap. III p.315.

[3Innocent III, Sermon VII de tempore, Col.341B. « Le Siège apostolique est, par la disposition du Seigneur, la mère et la maîtresse de tous les fidèles. »

[4« Baptisés dans le Christ Jésus, c’est dans sa mort que tous nous avons été baptisés. Nous avons donc été ensevelis avec lui par le baptême dans la mort, afin que, comme le Christ est ressuscité des morts par la gloire du Père nous vivions nous aussi dans une vie nouvelle » Rm. 6, 3-4. Cf. Col. 2, 12

[5Innocent III est allé encore plus loin : non seulement l’Église est la mère de tous les fidèles, mais elle est aussi la mère de toutes les autres églises. En effet, dans les lettres du pape adressées au Patriarche de Jérusalem, le pape explique que, si Rome est la mère de toutes les églises, c’est parce que Pierre a reçu du Christ la primauté et la mission d’affermir ses frères. À ce classique argument pétrinien, Innocent III ajoute que la primauté romaine se comprend aussi au moyen d’une distinction entre la maternité de la foi, qui revient effectivement à Jérusalem, et la maternité des fidèles qui revient à l’Église romaine, puisqu’il lui a été conféré le droit de donner les sacrements et d’instruire.

[6« L’épouse médiévale, doit, en effet, être souvent enceinte, accoucher dans la douleur, procéder au rite des relevailles, allaiter elle-même ses enfants (manière de se donner à voir l’image de la Vierge à l’Enfant), les aimer et les éduquer. (…) Ce modèle de mère idéale est d’abord ecclésiastique. » C. Gauvard, A. de Libera, Alain, Michel Zink, (dir), Dictionnaire du Moyen Âge, Paris, Presses universitaires de France, 2002, p. 903, « mère ».

[7Sequimur autem quae catholica et apostolica nos docet sancta Romana Ecclesia, quae nos in fide genuit, catholico et apostolica nos docet sancta Romana Ecclesia, quae nos in fide genuit, catholico lacte aluit, uberibus coelo plenis ad solidum cibum nutrivit, disciplina orthodoxa ad perfectum virum perduxit. Hincmar de Reims, De praedestinatione dissertatio posterior, 6, PL, 125, col.88.

[8Cyprien de Carthage, De l’unité de l’Église catholique, VI et XXIII, traduction de Pierre de Labriolle, éd. du Cerf, Paris, 1942. D’autres passages soulignent cette maternité de l’Église : « Non, on ne peut avoir Dieu pour père si on n’a pas l’Église pour mère. » « Mon vœu personnel, mes bien chers frères, et aussi mon avis, mon conseil, c’est que, si possible, aucun de nos frères ne périsse, et que notre mère joyeuse enferme dans son sein le corps unifié d’un peuple en pleine harmonie. »

[9Saint Cyprien de Carthage, De l’unité de l’Église catholique, V, PL 4, Col.502A.

[10« La sainte Église romaine, en tant que mère et maîtresse de toutes les églises, est aussi bien la nourrissante et l’enseignante qui doit être consultée à propos des certains ou douteux problèmes qui touchent la Foi juste ou l’enseignement de la piété. » Hincmar of Reims, De divortio Lotharii et Tetbergae, Letha Böhringer, ed., MGH Concilia 4, (Hannover : Hahn, 1992), 107.

[11Cum apostolica sedes, cui licet immeriti presidemus, universis per orbem ecclesiis non humana sed divina sit institutione prelata, iustum est et conveniens, ut ad eam tamquam ad magistram et matrem super diversis iuris articulis referantur dubie questiones . . . Register, 444.

[12Par le mariage d’Henri II avec Aliénor d’Aquitaine, en 1152, la dynastie anglaise des Plantagenêt fut en possession d’un vaste « empire » continental qui s’étendait de la Normandie au Limousin, en passant par l’Angevin et l’Aquitaine. Ceci explique cette ingérence de Jean sans Terre dans la vie ecclésiastique de Limoges. Les tentatives de conquête, de la part des rois Capétiens, pour retrouver une souveraineté complète sur ces terres fut nombreuses, et commencèrent sous Philippe Auguste pour s’achever à la fin de la Guerre de Cent ans.

15 février 2017 Boniface

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