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Le progressisme à l’épreuve des poèmes (2)

La première partie de cet ensemble de commentaires se trouve ici.

Bien plus récent, et inédit, Buffon fou (2020) est un peu l’expérience inverse : une intuition métaphysique des plus conscientes, éveillée par le spectacle de fourmis guettées par une araignée, est l’objet d’une dérivation sentimentale que je n’avais pas prévue. Mais c’est une autre manière de poétiser la division de l’être (ou division des êtres) qui brouille de ses lignes une impossible vision de la plénitude.

Buffon fou

Beaucoup, beaucoup trop de reines ailées
parmi le danser dingo des fourmis sur la pierre.
Les ouvrières ont l’air de petites araignées !
Le ventre des reines folles
a juste l’apparence — une seule est piégée —
de l’araignée qui replie ses pattes,
maquillée de sa propre salive
et moteur invisible de tout ce monde.
 
Il suffisait d’ouvrir ta chemise
pour sauter au ciel bleu
la Vierge en médaille collée par la sueur
haut sur ta poitrine.
Douze euros ce n’est rien
pour cette sacochemade in China,
plus bleue que l’horizon deCarnaby Street
avec les traits rouges et blancs de son drapeau.
Les trous du fromage exécutent la musique des sphères
sous le film transparent
qui ne laissera rien passer de l’odeur du skaï.
 
La petite mort s’est fait pincer par la plus grande
(jamais tu n’as su que je t’aimais sans le savoir) ;
et je ne saurai jamais,
repassant rue Cavendish après les courses,
quel ange a défait la toile
et dispersé les fourmis, retournées dans leur nid.

(elle Lui ressemble, un peu, beaucoup ?) [1]

Le titre du poème évoque le grand savant Buffon, mais un Buffon fou (la science est folie ?). La science et l’art ont en commun des principes, que pourrait résumer le rapport des deux premiers nombres… Dans ce poème, le Nombre, principe de l’Harmonie, est minimisé dans le prix d’une sacoche, « douze euros », justement au vers 12 du poème, centré sur cette énigme dont le sens religieux est induit par la Vierge en médaille. Entre la violence et le sacré, le rapport a beau n’être que subjectif, la dualité qui est notre lot hante la contemplation de l’Un fait Deux— jusque dans nos expériences sentimentales.

La mise en parallèle, implicite dans ce poème, de la vie des insectes avec celle des hommes, est une façon d’appréhender l’Unité, en amont de toutes les formes de la création. Ce mystère implique le mythe de la « musique des sphères »… associée à l’image des trous d’un fromage : une expression fort dérisoire de l’unité en question. On peut interpréter dans ce sens la confusion, suggérée dans quelques vers, du fromage sous son film protecteur et du skaï du sac qui le transporte… Cette confusion est encore celle des cultures, avec la référence à la Chine… Malgré ses allures loufoques, ce tableau est celui de la totalité, concurrente malvenue d’une vision du monde que résume une médaille bleue, mariale ou christique.

L’Unité mythique est en fait concurrencée par la contradiction sans nom, qui trouve une sorte de chiffre dans les couleurs du sac. On peut interpréter dans ce sens la tension nominale des deux rues, l’une fameuse, l’autre sans caractère (à Londres et à Paris). Haut lieu de la mode autrefois, Carnaby Street évoque les comportements mimétiques, dont résulte l’indifférenciation du groupe humain : c’est le germe des violences humaines ; les modes les plus libératrices ayant un arrière-goût de totalitarisme. Il en va des modes comme des choix amoureux ; quand on méconnaît la « bonne personne », en s’éprenant d’un mauvais singe : une forme très banale, intimiste, de la contradiction en question.

L’Union Jack sur le sac (un achat impromptu, en faisant des courses) a entrainé l’idée de Carnaby Street — et le souvenir d’une passion, tardivement ressentie comme telle, vécue jadis à Londres… comme une non-passion ! J’en demande pardon, et encore pardon... Serai-je entendu (pas de l’objet de cette passion, dont j’ai deviné la disparition en 2012) ?

Mais la mort et la vie peuvent bien se confondre, dans le kaléidoscope dont le ciel a le secret. Et l’Un ne peut pas ne pas avoir le dernier mot. L’image finale du retour au nid est celle du mouvement à double sens de l’Un et du multiple : la multitude des reines est déjà l’expression synthétique de ce mystère, dont notre époque n’a cure. Mais ce Principe se traduit dans le poème qui en manifeste la grandeur ; notamment dans le rapport symétrique, aux extrémités du poème, des répétitions : « Beaucoup […] beaucoup », et : « jamais […] jamais ». Des insectes nombreux à ce qui échappe à la connaissance, c’est le rapport de la matière et de l’esprit, l’inconnaissable et sans forme, auquel la matière est pourtant liée.

Ce mouvement vers l’Un se traduit d’ailleurs, plus banalement, dans une nostalgie amoureuse, un désir de fusion tardivement éprouvé ; mais sans que l’objet de la passion se confonde à la « Vierge » !

Michel Arouimi

[1Cette photo de Marianne Faithfull, prise par Tom Smith en 1965, est l’objet d’un commentaire dans l’ouvrage que j’ai écrit sur cette chanteuse : Marianne Faithfull : un Condensé de l’Histoire, Camion Blanc, 2018, p. 239-244). Le chapitre « En 1967… », dans lequel figure ce commentaire, expose sur le mode onirique la situation vécue à laquelle réfère le poèmeBuffon fou.

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