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Le changement, c’est bolchevik

Vladimir Volkoff, Le retournement (1979, Julliard, L’Âge d’Homme), p. 156 à 158

Dans l’extrait proposé, un ambassadeur russe, officieusement en charge de la propagande communiste en France, explique ce qu’est le bolchevisme à une espionne qui se fait passer pour une militante communiste.

Outre la beauté de son style, le passage est particulièrement intéressant parce qu’il explique la dynamique commune qui anime le socialisme, l’écologie, le relativisme et le progressisme. Les propos venant à la bouche d’un personnage communiste, il est nécessaire de préciser que ces propos ne reflètent pas tous notre pensée, présentent plusieurs sophismes, et qu’il vous appartient de les dénicher.

Les passages mis en gras le sont par mes soins. Les passages en italique le sont dans le texte original.

« Bolchevik, cela ne veut pas dire celui qui a la majorité, mais celui qui en veut toujours plus. De majorité et d’autre chose. Quand il a atteint B, il vise C, et ainsi de suite. Les imbéciles nous accusent de changer de visage comme eux de chemise ; ils ne comprennent pas que notre visage, c’est précisément cela : le changement. Le bolchak, c’est la grand-route, et le bolchevik, c’est celui qui a enfilé la grand-route. On nous accuse d’opportunisme : c’est accuser le soleil de briller. Quand on avance, le paysage est bien forcé de changer. C’est pour cela que Lénine est le plus grand génie de tous les temps : parce qu’en réalité, il n’y a pas de léninisme. Marx est encapsulé dans le marxisme, Engels dans la dialectique : ils peuvent être dépassés ; Lénine souffle où il veut. Il a écrit Etat et Révolution, mai il a aussi organisé la terreur, et il a aussi organisé la NEP. La vérité, c’est qu’il n’y a pas de vérité. C’est difficile à comprendre, quelquefois amer à digérer, mais une fois qu’on a accepté, c’est magnifique. La vérité, c’est ce que je trouve dans mon journal d’aujourd’hui. Celui d’hier ment, toujours. Celui d’aujourd’hui dit la vérité, toujours. C’est pour cela que la Pravda s’appelle la Pravda. La vérité est notre pain quotidien à nous autres bolcheviks, et de même que vous ne vous nourrissez pas des croûtons d’hier, nous refusons nous aussi le pain perdu de l’histoire. S’il n’y a pas de vérité, nous pouvons poser la nôtre. C’est exprès que je ne dis pas "la mienne". Le moi existe à peine, le nous se fait sentir. Le nous, c’est déjà une majoration, c’est déjà un bolchevisme. On a eu tort d’ôter le mot bolchevik de l’étiquette du Parti : cela fait croire que le bolchevisme est une forme de marxisme, alors que c’est le contraire. "On ne peut devenir bolchevik qu’après avoir enrichi sa mémoire de tous les biens élaborés par l’humanité". Lénine. La seule vérité, c’est l’addition. Pas ce qu’on ajoute : l’action d’ajouter. Quiconque se soustrait à l’histoire est soustrait de l’histoire. Parce que la seule vérité, c’est l’histoire, cette addition permanente. A chaque nouvel échelon gravi, on se trouve un peu plus grand. C’est respirer toujours plus largement ; c’est sentir qu’on a les dimensions du monde et que le monde n’a pas de limites. [...] Tout ce qui n’est pas plus est condamné à être moins. Nous tendons vers le tout, le reste du monde tend vers le rien. Croyez-moi, ça vaut tous les sacrifices, tous les embêtements, ce que d’autres appelleraient tous les crimes, de se trouver sur la ligne ascendante et de savoir qu’on finira nécessairement par gagner, puisque, par définition, les gagnants c’est nous. Ce n’est pas nous qui sommes les gagnants, c’est les gagnants qui sont nous. Vous voyez pourquoi le nous est essentiel : moi, je peux bien me faire ratiboiser ; nous, ne pouvons pas ne pas réussir. Chaque instant qui fait clic nous rapproche du but que nous n’atteindrons pas, comme l’hyperbole l’axe : c’est précisément là notre grandeur qui vous échappe, à vous autres, et une bonne part de nos propres doctrinaires. Nous ne nous nourrissons pas du beaucoup, comme vos gros-pleins-de-soupe, mais du davantage. Les bourgeois se moquent de notre vision du paradis sur terre. Ils ont raison. Notre paradis est aussi ridicule que leur âge d’or. Le paradis est impossible, ce qui est possible, c’est la progression. Pas le progrès, la progression. Nous ne sommes pas la somme, nous sommes l’addition, vous comprenez cela ? Nous ne sommes pas affectés du signe +, nous sommes le signe +. C’est le signe + que nous portons sur notre drapeau, déguisé en marteau et en faucille parce que le siècle est au folklore et au romantisme.

[...]

Comme le serpent se dépouille de sa vieille peau usée, comme le lézard laisse sa queue à qui la veut et s’en fait repousser une autre, comme le renard pris au piège se tranche la patte avec les dents, nous devons traiter notre passé, individuel et collectif, par le bistouri et le trinitrotoluène. Tout notre passé. Freud n’a rien compris à la question : Oedipe aurait été un bolchevik heureux s’il s’était contenté de liquider son petit papa comme élément socialement hostile : c’est avec la maman que ça se complique. Le pèlerinage aux sources est l’inceste par excellence. La vie consiste en un arrachement permanent. Le monde est gluant : tout adhère à moi, les habitudes, les objets, les êtres, la terre, tout me colle aux mains et aux semelles. Il faut se libérer, quitte à y laisser des lambeaux sanglants. Et, bien sûr, ne pas hésiter à trancher les lianes qui vous ligotent, les ronces qui se plaquent sur vos manches. Tout proche est un ennemi. Toute pause est un ensevelissement. Nous marchons sur des sables mouvants : le tout est de marcher assez vite pour ne pas s’enliser. »

Loriquet

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