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Le champ des morts

9 novembre 2015 Contributeurs extérieurs

Jules d’Haberville est une plume d’outre-Atlantique, venue de Nouvelle-France. Revenant à la Commémoration des fidèles défunts, ce Canadien français nous livre ces lignes contemplatives consacrées à la terre et les morts.

« Comme naissent les feuilles, ainsi font les hommes. Les feuilles, tour à tour, c’est le vent qui les épand sur le sol, et la forêt verdoyante qui les fait naître quand se lèvent les jours du printemps. Ainsi des hommes : une génération naît à l’instant même où une autre s’efface.  » Homère, Iliade

Par les carreaux givrés d’une fenêtre, Narcisse-Henri Fournier regardait les outardes à l’horizon qui cacardaient au milieu des labours boueux et de la verdure, que l’habituelle bordée de neige de la Sainte-Catherine, comme disaient les anciens, viendrait bientôt ensevelir dans l’oubli. Ces fidèles compagnes automnales étaient l’arrière-garde des nombreuses volées se dirigeant, dans leur caractéristique formation en V, vers les territoires « Sudistes » plus cléments lors des grands froids. Une clôture de perches et de piquets de cèdre, diminuée par les saisons, enclorait ces grandes voyageuses dans le champ tel les murs de pierres de la citadelle du « Gibraltar d’Amérique ». Revêtu de son habit de noces des beaux jours, Narcisse-Henri prêtait l’oreille tout en aspirant nonchalamment quelques bouffées dans sa pipe de plâtre bourrée de son tabac favori ; du « Grand rouge fort » fraichement haché de sa dernière récolte. Fournier se languissait de cette inaction, car il avait, ce matin-là, un rendez-vous des plus appréciables avec l’histoire. Il devait se rendre au vieux cimetière, pour offrir un hommage révérencieux à ses aïeux.

Il entendit les cloches ; on sonnait le glas au village. C’était l’appel qu’il attendait. Il fit les salutations d’usage à son épouse et embrassa ses quatre enfants sur le front. Son regard impassible et froid, qui aurait pu être celui du stoïcien, s’arrêta sur cette fragile fillette, blanche comme la neige, née il y a une quinzaine de jours à peine et qui, en lui souriant, lui rappela ses lourdes responsabilités, la charge d’âmes, inhérentes à son rôle de pater familias. Sa femme, affaiblit pour sa part par le dernier accouchement, s’occupera de « l’ordinaire » tout en veillant, avec sollicitude et dévouement, sur leur progéniture. Son ainé Esdras, âgé de six ans, de noble ascendance, de celle qui avait fait ce pays, le fixait admirativement.

Narcisse-Henri sorti de la maison par la « porte du dimanche », réservée autrefois au curé, et gagna l’ancien Chemin du Roy, la « Provinciale » désormais affreusement goudronnée. Il foula la route avec empressement, animé par la soif d’absolue de sa jeunesse, en sifflotant gaiement l’air bien connu de « v’là l’bon vent, v’là l’joli vent ». Les plus vieilles « dames » de la paroisse guettaient son arrivée pour lui faire une singulière haie d’honneur. Coiffées de leurs nombreuses lucarnes déposées sur ces toitures typiques à versants courbes, tapis de bardeaux noircis par les intempéries laurentiennes et transpercées par une immense cheminée de pierre des champs, pointant vers le ciel, elles le saluèrent gaiement. Elles lui susurrèrent à l’oreille l’écho des temps anciens, la majesté des âges et le souvenir de leurs anciens propriétaires. Cette route empruntée souventes fois depuis son enfance, le conduisait à nouveau à l’ombre de son clocher où se rattachaient pour lui les souvenirs les plus sacrés, où ses parents et ses grands-parents avaient été baptisés, mariés et enterrés. Une magnifique église construite peu de temps après la guerre de la Conquête, alors que la paroisse ne comptait à peine que quelques dizaines de familles. Il avait le sentiment d’accomplir là un rituel, un devoir des plus élevés.

Il pénétra dans ce temple, qui donnait une haute idée de la Majesté divine, avec déférence. Des artisans de tous métiers, de renom, y avaient laissés leurs signatures tels les Baillargé, Caron, Charron, Perrault et Ouellet. Les œuvres remarquables comme le maitre-autel de Levasseur, le Saint Jean-Baptiste de Desrosiers et les toiles de Dulongpré, qui s’y trouvaient étaient inestimables. La chorale, installée au jubé, chantait un Libera Me qui le fit frissonner jusqu’au tréfonds de l’âme. Il rejoignit le banc familial portant, sculpté dans le chêne, le chiffre numéro onze. Son père et son grand-père, six générations de Fournier, s’y étaient assis et l’avaient usé avant lui. Il serait peut-être le dernier de cette race de géants à le garder. Car au pays de Québec, toutes les certitudes nous ont abandonnées. De son emplacement, Fournier pouvait apercevoir le « banc seigneurial » autrefois réservé au seigneur de la paroisse : les de Rochefort. Le banc était situé près de la chaire, et sous lui, étaient ensevelies ces vieux guerriers de la Nouvelle-France, dont une croix de Saint-Louis ayant servie comme capitaine dans les Compagnies franches de la Marine de Louis XV. Ces sépultures aristocratiques témoignaient de l’ancienne féodalité bienveillante ayant eu cours jadis au Canada français. Il pria pour les siens : les trépassés et les vivants et pour ceux qui viendraient ; qu’il accède à la félicité éternelle.

Lorsque le moment de l’Eucharistie arriva, Narcisse-Henri observa ces grosses mains crevassées de cultivateur, elles lui paraissaient sales et indignes de recevoir la fragile Hostie. C’était « mémère » Pelletier, la cancanière du village, qui distribuait avec préciosité le sacrement à l’endroit même où il était assis. Fournier se rebiffa ; il ne pouvait en supporter davantage. Il se leva discrètement et fit le tour par-derrière afin de faire la file dans l’allée centrale où le prêtre donnait la Communion. C’est à genou, empreint d’une révérence et d’une adoration quasi amoureuse, frappé par les regards des curieux, qu’il reçut Jésus-Hostie sur la langue. Une drôle d’impression l’habita néanmoins, il avait le sentiment d’être en quelque sorte un résistant. Un dissident dans l’Église.

  • Comment avons-nous pu en arriver là, se disait-il à lui-même ?

Dès l’office terminé, Fournier s’éclipsa en catimini, mais arrivant à la sortie, il aperçut le vieil ami de son défunt grand-père, l’abbé de Saint-Maurice, un saint prêtre octogénaire à la retraite, occupé à serrer les mains de ses ouailles.

  • Bon dimanche monsieur l’abbé, lui lança-t-il avec bonhommie et reconnaissance.
  • Bon dimanche mon fils, lui rétorqua le vieil abbé en odeur de sainteté.

Notre gaillard rejoignit ensuite le cimetière, battu par les vents, situé près du grand fleuve à l’arrière de l’église. Les paroissiens « pratiquants », des vieilles moustaches et leurs dames portant toujours la mantille, assisteront pour leur part après la messe à la « criée des âmes » du Jour des morts sur le perron de l’église. Ils avaient apportés avec eux des effets de toutes pièces : un lièvre, des citrouilles, quelques carottes, une main de tabac, des anguilles salées… Le marguiller en charge de la fabrique, avec toute sa verve, aura l’honneur de les soumettre à l’encan. Les sommes recueillies iront à Monsieur le Curé Hingan qui chantera, dans les semaines suivantes, des messes pour les âmes des fidèles défunts. Une des plus belles traditions canadiennes-françaises ! Ce qui donnera à Fournier, loin des regards, amplement de temps pour vaquer à ses rêveries. Il appréciait tel le personnage de Jules de Lantagnac du « maître de Vaudreuil » au milieu de la solitude enveloppante de ces tombeaux, de ces vieilles croix baignées de mystères, y venir revivifier son âme de Français. Toute la noblesse de la charrue des alentours et des siècles passés y avait été inhumée. Les générations d’hommes et de femmes qui reposaient dans cette bonne terre consacrée du champ des morts, lui avaient légué cette patrie, chaude et vivante, qu’il lui était plaisant d’aimer.

C’est dans ce décor aux accents barrésien que la voix, celle du pays de Québec, lui apparaîssait toujours la plus audible. Moitié chant de femme et moitié sermon de prêtre, comme celle qui parla jadis à Maria Chapdeleine dans le roman de Louis Hémon. Elle lui rappela qu’il était lui aussi un témoignage, qu’il portait ses grands morts : « Nous avions apporté d’outre-mer nos prières et nos chansons : elles sont toujours les mêmes. Nous avions apporté dans nos poitrines le cœur des hommes de notre pays, vaillant et vif, aussi prompt à la
pitié qu’au rire, le cœur le plus humain de tous les cœurs humains : il n’a pas changé. Nous avons marqué
un plan du continent nouveau, de Gaspé à Montréal, de Saint-Jean-d’Iberville à l’Ungava, en disant : ici
 toutes les choses que nous avons apportées avec nous, notre culte, notre langue, nos vertus et jusqu’à nos
faiblesses deviennent des choses sacrées, intangibles et qui devront demeurer jusqu’à la fin. »

Il délaissa cette contemplation nimbée d’impérieuses reviviscences et ses compagnons d’outre-tombe, sachant qu’on l’attendait à la maison.

– Au printemps prochain, leurs dit t’il avec l’espérance du Chrétien.

Sous une pluie glaciale, aussi soudaine que battante, il reprit le chemin, emmitouflé sous son capot confectionné avec l’étoffe du pays, en cogitant vers la maisonnée.

  • Ce soir, grommela Fournier, je brulerai de l’érable lorsque les enfants seront couchés.

Avachi dans sa chaise berçante, les deux pieds posés sur la bavette du poêle à deux ponts, il ressassera ses souvenirs les plus doux et les plus glorieux avec une joie empreinte d’amertume. Puis, il cessera de sourire et contemplera, à l’abri de ce promontoire, son époque et « ce bois d’esclave », qui se complaît benoitement dans l’insuffisance de ses mauvais maîtres, tout en murmurant des questions qui demeureront sans réponses :

  • Ne voient-ils pas qu’ils sont indignes ?
  • Ne voient-ils pas l’ignominie de ceux qui les dirigent vers l’abîme ?
  • Ne voient-ils pas que ce doux pays est en train de crever et que la cause principale de ce marasme en est leur reniement et l’abandon de tout ce qui avait fait notre grandeur ?

À la lueur de ces modestes chandelles de suif fabriquées l’hiver dernier, il se replongera dans ces photos de famille, qui ressusciteront le temps d’une nuit son grand-père Joseph-Arthur, son arrière-grand-père Saluste, sa tante Thérèse et la bonne vieille Sœur Diana, Franciscaine et Missionnaire de Marie. Ils seront ses convives tirés exceptionnellement de l’ombre et de l’oubli. Les morts sortiront peut-être cette nuit encore de leurs cercueils, pour rôder dans les bois, comme à la Toussaint. Une partie de lui est déjà auprès d’eux. Il méditera sur ses années qui lui filent entre les doigts et cette échéance qui le rattrapera tôt ou tard pour se montrer digne des vertus de ses pères, telle l’ancienne nobilitas romaine, au moment venue où il devra soulever à son tour la dalle où dorment les ancêtres.

Jules d’Haberville

9 novembre 2015 Contributeurs extérieurs

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