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La mort, cette grande inconnue de notre temps

10 novembre 2013 Chouan Orphelin

Ce témoignage a été prononcé à l’occasion de la Veillée parisienne des Veilleurs du 20 septembre 2013, place des Innocents, dont le thème était « Mort et Conscience ». Cet article fut perdu suite à notre piratage. Nous l’avons heureusement retrouvé. Eu égard à son caractère atemporel, il mérite une seconde publication.

Notre société post-moderne a peur de la mort. Une minute de silence est demandée, et hop, on ne veut plus en entendre parler. S’y attarder serait une entorse grave aux principes hédonistes et mercantilistes qui régissent tout ou presque aujourd’hui. The show must go on, à tout prix, afin de mieux masquer la vacuité de notre existence ici-bas, dans la mesure où toute notion de transcendance a disparu de ce qui nous reste de notre civilisation occidentale.

Quelle erreur grave que de ne plus respecter le deuil ! Pourtant ses vertus sont nombreuses et bienfaitrices. Le deuil permet de se retrouver en famille, de se remémorer ensemble les bons souvenirs de la vie du défunt, d’accepter sa disparition, de soutenir les proches dans leur douleur légitime. Vouloir imposer à tout individu de faire bonne figure en pareille circonstance est un véritable viol de la conscience.
Il n’y a pourtant pas si longtemps, mes parents me racontaient que dans leur jeunesse, à Paris, lorsqu’un décès survenait, un grand dais noir était installé devant la porte d’entrée de l’immeuble. Cela incitait les passants au recueillement. Lorsqu’un proche décédait, les gens arboraient un ruban noir au revers de leur vêtement. Il était alors inconvenant de leur proposer une sortie, un dîner. On respectait leur deuil.
Mais si en ville, le sens des traditions s’est définitivement perdu, il en est différemment en campagne, qui décidément est réfractaire à tout délitement de nos valeurs et de nos traditions.

Permettez-moi d’éclairer mon propos par un témoignage personnel.

Mon grand-père s’est éteint à l’âge de 101 ans il y a trois semaines dans notre maison de famille, entouré de ma grand-mère, mon père et ma tante, ses deux enfants. Pendant quatre jours, jusqu’à la cérémonie d’enterrement, le temps s’est suspendu. Toute la famille s’est rassemblée autour de ma grand-mère. Le corps de mon grand-père a été préparé, habillé de son plus beau costume et installé dans le grand salon transformé pour l’occasion en chambre funéraire. Tous les volets étaient fermés. La pièce était éclairée seulement d’une lampe de chevet. Un grand crucifix entouré de deux chandeliers, encadrait le défunt. Jour et nuit, toute la famille s’est relayée auprès de ma grand-mère qui récitait psaumes, prières et chapelets, afin de veiller avec elle et accompagner mon grand-père vers sa dernière demeure. Il n’y a pas de mots assez forts pour décrire cette expérience. Se lever en pleine nuit pour prendre son tour de garde pendant deux heures afin de permettre à ma grand-mère de se reposer fut extrêmement bénéfique pour nous tous dans la construction de notre deuil. Contempler en silence et la prière mon grand-père m’a permis de connaitre une paix et une sérénité intérieure extrêmement intense que la société et notre environnement ambiant ne nous permet plus de connaitre. Etre auprès de mon grand-père, qui avait ce visage si serein, les mains jointes autour de son chapelet, nous a rappelé que la mort faisait partie du cycle naturel de la vie.

Pendant que nous nous relayions pour veiller, les anciens du village venaient transmettre leurs condoléances. Ils n’osaient pas rentrer dans la maison pour ne pas troubler la quiétude de la famille et le deuil de ma grand-mère. Le locataire de la chasse de mon père à souhaiter remettre à plus tard une battue qui devait avoir lieu sur nos terres parce que je le cite : « on ne chasse pas dans ces moments-là ».
Ce temps de deuil nous a permis de nous retrouver en famille. Ensemble, soudés, nous avons pu traverser au mieux cette période difficile.

Le passage par le cimetière m’a également rappelé que notre famille était enracinée dans une terre, un terroir, un passé. Je ne peux que me désoler de l’abandon de nos cimetières qui correspond à la perte de mémoire et au déracinement de notre société. La mode de l’incinération est symptomatique du manque de repères de nos contemporains, qui traitent les cendres des défunts comme ils vivent, dispersés aux quatre vents.

Je remercie ma famille de m’avoir appris à respecter mes aïeux, à entretenir nos caveaux, à fleurir nos tombes à La Toussaint. C’est effectivement plus aisé de se construire dans la vie quand on sait d’abord d’où l’on vient.

Pour toutes ces raisons, je me révolte contre tous ces projets de société que l’on nous vend comme étant le Progrès.

L’éclatement de la cellule familial n’est en rien une émancipation de l’individu, mais une tentative totalitaire de l’Etat de mieux le contrôler. La soi-disante solidarité de l’Etat ne remplacera jamais en aucune façon la solidarité réelle et naturelle qui existe au sein d’une famille, telle que j’ai pu la vivre encore très récemment.

La dénaturation du mariage, les créations de filiations fictives, sont des aberrations, s’inscrivant dans la même logique totalitaire. Elles ne feront qu’accentuer les manques de repères et le déracinement des individus qui n’auront l’Etat comme seul refuge.
Enfin, le projet de loi sur l’euthanasie est indéfendable et injustifiable. Priver un homme de sa fin de vie et la famille du deuil qui s’en suit n’est pas envisageable dans une société qui se veut civilisée, et qui plus est se dit Patrie des Droits de l’Homme. En aucun cas, un homme ne devrait périr de la main d’un autre homme, mais en tenant la main d’un autre, comme est décédé mon grand-père auprès de ma grand-mère, toujours fidèle et présente à ses côtés après 70 ans de mariage.

Et non, Monsieur Romero [1], ne venez pas nous vendre un quelconque droit à mourir dans la dignité. Je vous promets que du haut de son siècle, entouré pas sa famille jusqu’à son dernier soupir, mon grand-père n’a jamais rien perdu de sa dignité avant d’entrer dans l’éternité.

Le Chouan Orphelin


[1Président de l’ADMD, Association pour le Droit de Mourir dans la Dignité, et militant gay pro-actif.

10 novembre 2013 Chouan Orphelin

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