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La beauté du lien conjugal dans la pensée Classique [Partie III]

Voici le troisième volet d’une contemplative d’Ambroise Savatier consacrée à la beauté du lien conjugal chez les classiques.
Après avoir successivement présenté la vision gréco-latine du mariage, puis évoqué la splendeur du mariage catholique comme expression sensible de l’étreinte du Christ avec l’humanité, c’est aujourd’hui sur les attaques modernes envers l’institution du mariage que se penche l’auteur.

À l’époque Moderne : 
Le mariage dévoyé par la subjectivité des hommes

La vision classique du monde se dissipe à compter du XIVe siècle alors que se répand lentement la thèse nominaliste de Guillaume d’Occam, prémisse de la pensée moderne. Elle s’achève définitivement au XVIe siècle avec la découverte des sciences naturelles. Le mariage s’en trouvera petit à petit déformé.

Le nominalisme : Nous sommes au XIVe siècle quand le franciscain Guillaume d’Occam présente sa thèse à Oxford.
Le postulat est révolutionnaire : les universaux (concepts généraux comme humanité, animal, beauté) ne sont que des représentations de l’esprit, des facilités de langages sans réalité propre. La vraie connaissance s’appuie sur les choses singulières. La société ne peut être alors qu’une collection d’individus sans relation directe, et le rapport n’est plus qu’une modalité contingente de leur existence. Dès lors, le droit ne peut plus s’entendre comme l’art de ménager l’harmonie d’un rapport, mais comme une capacité autonome à exercer. 

Les sciences naturelles : Au XVIe siècle, les nouvelles connaissances mathématiques et astrologiques mettent à l’index l’enseignement d’Aristote et de Saint Thomas d’Aquin. Dans Les Principes des mathématiques (1686), Newton met en rapport les phénomènes (loi de gravitation universelle, héliocentrisme) par des causalités uniformes. « La nature parle en langage mathématique » (Galilée). Le cosmos harmonieux des Classiques est pulvérisé par les sciences naturelles. Il n’y a plus d’ordre transcendant des choses, seulement des phénomènes physiques régis par des lois universelles. L’univers décrit par les sciences naturelles est chaotique. C’est une grande déstabilisation morale pour l’Occident. La réaction des Modernes est donc de découpler les faits et la morale. Comme dans la nature il n’y a pas d’ordre, l’homme ne peut connaître ce qui est bien, il n’y a donc pas de valeur dérivant de la nature. On passe d’une vision contemplative à une vision active du monde. Vu que l’ordre n’existe pas par lui-même, on va créer l’ordre par nous-même. La pensée moderne insiste sur la capacité ordinatrice de la volonté individuelle.

Là où les Anciens concevaient l’homme comme auxiliaire de fins naturelles, les Modernes le perçoivent comme créateur de fins.
Le mariage devient autonome, conjonction des mots grecs auto : soi-même, et nomos, loi. C’est à dire qu’il se donne lui-même sa propre loi. Ce que l’homme a fait, il peut le défaire.

La rationalisation subjective du mariage

Jean Bodin au XVIe siècle fait du mariage un rapport hiérarchique. Dans Les Six livres de la République, il explique que « tout ménage se gouverne par commandement et obéissance, quand la liberté naturelle que chacun a de vivre à son plaisir, est rangée sous la puissance d’autrui  ». Grotius, au XVIIe, pénétré de nominalisme, envisage le mariage comme une capacité individuelle à exercer dans le cadre de la loi. « Le mariage est une cohabitation de l’homme et de la femme, qui place la femme sous les yeux et sous la garde de l’homme  », le juriste hollandais ne semble pas vraiment avoir la fibre romantique. On se marie en vertu d’une loi dictée, qui donne droit à l’époux sur la « chasteté de sa femme ». Point final.
Descartes livre quant à lui une approche purement rationaliste du mariage, dont l’empreinte sera décisive pour la suite. Dans Le discours de la méthode (1637), il institue une nouvelle morale sur des principes abstraits de la raison, fruit d’une introspection spéculative. La raison seule se vaut, le mariage doit être juridiquement rationalisé pour faire l’objet d’une formule abstraite, désincarnée des aspirations du cœur. Pascal, dans ses Pensées en 1623 exprime clairement cette séparation «  Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas ». Ce rationalisme desséché signe un divorce irrévocable de l’amour et de la raison.

Cette nouvelle dichotomie trouve une expression en littérature :

● Chez Corneille, atteint par le syndrome du modernisme, la vertu est moins un équilibre à rechercher que la soumission inconditionnelle aux principes de la raison. Dans Le Cid, Rodrigue est déchiré entre son amour pour Chimène, et son devoir de laver l’affront lancé sur sa famille par le comte. Tiraillé, il finit par écouter son devoir et provoque le père de Chimène en duel. Le devoir prime sur le sentiment amoureux.
« Et l’on peut me réduire à vivre sans bonheur 
Mais non pas me résoudre à vivre sans honneur »
Dans Polyeucte (1642), Pauline se marie sur la volonté de son père. Elle sacrifie ainsi son grand amour pour Sévère :
« Oui, je vais de nouveau dompter mes sentiments, 
pour servir de victime à vos commandements ».

Molière quant à lui détonne par sa conception de la vertu. A rebours de la pensée Moderne, il opte pour l’harmonie de l’union conjugale si chère à la pensée Classique. Dans Le Misanthrope, (1666) Molière se fait le chantre d’un mariage réaliste. Philinte recommande la tempérance pour l’atrabilaire Alceste, amoureux de l’hypocrite Célimène par-delà le raisonnable. N’écoutant que son « austère honneur », Alceste refuse le choix de la vertueuse Eliante. Le rationalisme moderne a creusé un fossé entre la vertu et l’amour. Philinte tente de raisonner Alceste :
« Mais cette rectitude, 
que vous voulez en toute exactitude, 
Cette pleine droiture où vous vous enfermez 
La trouvez-vous ici dans ce que vous aimez ? »
Molière est un réactionnaire. Artisan du réel, il défend la sympathie du mariage, et rejette le – très moderne - caprice cornélien pour qui le sentiment s’efface devant la règle. Quelques décennies plus tard, Rousseau n’aura d’yeux que pour Alceste et la rigueur de ses principes. L’étape suivante sera Robespierre et sa vertu enragée pendant de la Terreur. Plus tard encore, François Mauriac dans Le nœud de Vipère (1932), décrira le mariage bourgeois froid et conventionnel. Celui où les époux se détestent, mais ne peuvent se fuir au fond de leurs grandes maisons, car la règle le leur interdit.

Ce divorce de l’amour et de la raison est très apprécié de la morale janséniste du XVIIe, pessimiste des choses de la terre. Persuadés de la nocivité des relations charnelles, les jansénistes considèrent que l’état de vie conjugal est pollué par un désir déréglé. Le mariage n’est plus qu’un remède à la concupiscence.

Au XVIIe chez Thomas Hobbes, l’homme est un animal brutal et inconstant. Dans Le Léviathan (1651), il explique que les humains n’éprouvent aucun plaisir à demeurer en présence les uns des autres. Pour éviter « la guerre de tous contre tous », il faut une puissance capable de les tenir tous en respect. Ce pessimisme rend difficile l’approche du mariage en tant qu’harmonie naturelle. Il ne reste qu’un contrat entre individus isolés, conclu dans l’espoir d’éviter de s’entre-tuer. A l’état de nature, chacun a le droit sur le corps de l’autre, la guerre est la situation normale du monde. Prenant l’exemple des sauvages d’Amérique, Hobbes remarque que la « lubricité naturelle des hommes coagule quelques petites familles  ». L’appétit sexuel semble être la principale raison qui légitime l’établissement du lien conjugal par le gouvernement. Pour Hobbes, il n’y a de bon que ce qui fait l’objet de notre plaisir, et de mauvais que ce qui fait l’objet de notre dégoût. Il entonne la chansonnette du subjectivisme « les désirs et les autres passions humaines ne sont pas des péchés. Pas plus que ne le sont les actions engendrées par les passions, pour autant qu’il n’y a pas de loi faisant savoir qu’il est interdit de les accomplir  ». En clair, si la pédophilie est mauvaise, c’est parce qu’une assemblée législative l’a décidé hier. Demain elle peut devenir vertueuse si l’assemblée change d’avis.
Plus tard, Voltaire, en apôtre de l’égoïsme, donne une explication cynique de l’union conjugale. Dans ses Lettres philosophiques (1734), « il est autant impossible qu’une société puisse se former et subsister sans amour-propre, qu’il serait impossible de faire des enfants sans concupiscence, ou de songer à se nourrir sans appétit ». C’est pour ainsi dire la recherche de plaisir sensuel qui motiverait les êtres à s’unir. L’humaniste postule pour un mariage entièrement libre de règles autres que le désir personnel, s’étonnant presque dans Candide qu’un homme ne puisse épouser sa marraine, si après tout il en a envie.

Ambroise Savatier

Dans son prochain et dernier volet, l’auteur évoquera Le mariage civil français : une consécration dans la loi de l’autonomie conjugale

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