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L’illusion libérale, par Alain de Benoist

Le 7 novembre dernier, Dextra recevait le philosophe et journaliste Alain de Benoist. Votre serviteur y a assisté. Voici le compte-rendu de la conférence.

Le libéralisme est difficile à définir car contrairement au marxisme qui trouve sa source uniquement chez Marx, ce courant ne peut être rattaché à un seul auteur. Le libéralisme est un bloc qu’il convient de prendre dans son ensemble, même si certains estiment qu’il peut se décomposer de la manière suivante :

  • libéralisme philosophique
  • libéralisme économique
  • libéralisme politique
  • libéralisme social / sociétal

Libéralisme philosophique :

Le libéralisme est basé sur un postulat anthropologique erroné. Contrairement à ce qu’a montré Aristote, les libéraux partent du principe que l’homme n’est pas un animal social par nature. La société lui serait étrangère. Pour eux, l’individu préexiste aux corps et groupes sociaux et se considère comme l’unique source des valeurs qu’il s’est choisies. Il n’y a plus de conception objective de la réalité. On bascule dans la métaphysique de la subjectivité. La société ne serait alors que la stricte somme des parties qui la compose, contrairement à la vision holiste selon laquelle le tout est supérieur à la somme des parties.

Libéralisme économique :

L’individualisme régnant en maître, l’intérêt de l’individu doit être constamment maximisé. L’homme n’est pas un animal social, mais un homo œconomicus. L’individu ne rentrerait ainsi en société que s’il y trouve un intérêt. D’après Hobbes, son intérêt est d’échapper à la guerre de tous contre tous. Pour Locke, cet intérêt se caractérise par la défense de la propriété privée. Les individus vont donc se départir d’un peu de leurs prérogatives pour former entre eux un contrat social (celui de Rousseau, par exemple). La société n’est donc pour les libéraux qu’un moyen de défendre ses propres intérêts, et non de concourir ensemble au bien commun.

Le libéralisme est donc une conception dévoyée de la liberté. Pour les Anciens (ou Classiques), la liberté se conçoit comme la possibilité de faire, c’est-à-dire de participer à la vie publique. Pour les Modernes, l’individu est libre de faire ou de ne pas faire, en fonction de son intérêt. Ainsi, il peut se désolidariser à tout moment du groupe, s’il n’y trouve pas son compte. La liberté pour participer à la poursuite du bien commun disparaît au profit du gouvernement autonome.

Adam Smith a tenté de démontrer qu’au contraire, les libéraux se sentaient concernés par l’intérêt du groupe, et y contribuaient indirectement : « Tout en ne cherchant que son intérêt personnel, il travaille souvent d’une manière bien plus efficace pour l’intérêt de la société, que s’il avait réellement pour but d’y travailler. » Il s’agit d’une vision orwellienne du monde dans lequel finalement l’égoïsme, c’est l’altruisme.

La société ne serait donc régie que par les lois du marché (offre et demande) et sa sacro-sainte main invisible. La concurrence pure et parfaite est un Graal absolu. Le laisser-faire, qui se transforme très rapidement en laisser-passer, est l’alpha et l’oméga de la vision libérale. C’est ainsi que la circulation des biens, des personnes et des capitaux ne doit souffrir aucune entrave (mondialisation : OMC, Union Européenne, traité transatlantique). Les frontières doivent être abolies, la notion de nationalité est effacée au profit d’une citoyenneté mondiale. Tous les individus ne seraient que des cosmopolites hors-sol, déracinés. Adam Smith résume ceci simplement : un marchand n’a pas de nationalité. Sa patrie change en fonction de l’endroit où il réalise son bénéfice.

Libéralisme politique :

Tout naturellement, les libéraux ont désigné l’État comme un ennemi. Dans la vision Classique de la société, la fonction marchande est subordonnée à la modalité souveraine, puis guerrière. Aujourd’hui, l’économie occupe la première place. L’État a été dépouillé et a été prié de s’effacer derrière un marché souverain. L’économiste Polanyi a montré que « la société est gérée en tant qu’auxiliaire de l’économie. » Cette souveraineté du marché a été résumée au mieux par la célèbre phrase de Margareth Thatcher : « There is no alternative » (TINA).

En politique, il devrait toujours y a voir un choix, à savoir faire primer le bien commun sur l’intérêt de quelques individus. Mais pour le libéral, il n’y a que des problèmes techniques à résoudre. L’administration des hommes est devenue l’organisation des choses. Les rapports sociaux ont été réifiés. Le privé est toujours privilégié par rapport au public.

L’État protecteur et garant du bien commun a été détruit pour ne devenir plus qu’un État intendant. Il n’existe plus que pour garantir les conditions nécessaires au libre marché (collecter les impôts, assurer la sécurité des libertés). En aucun cas il ne doit imposer un modèle, encore moins une conception du bien commun, il ne fait plus que de la gouvernance. Sa neutralité a priori objective est à l’origine du pluralisme politique. L’État respectant la liberté d’autrui, chacun estimant avoir la vérité peut exprimer sa vision de la réalité. Cette conception libérale conduit à la religion des Droits de l’Homme, érigés aujourd’hui en principe universel. Rien ne leur est supérieur, pas même l’expression de la démocratie directe, comme elle a pu être bafouée en Suisse récemment.

L’État est donc devenu le meilleur ami du libéralisme (la fameuse « gendarmerie sacrée »). Le combat des premiers libéraux aura été de limiter les prérogatives de l’État. Aujourd’hui, ils se battent pour défendre le libéralisme d’État.

Libéralisme social / sociétal :

Le libéralisme ayant détruit la notion de bien commun, chacun peut donner libre cours à sa liberté dans la mesure où elle n’empiète pas sur celle d’autrui. Rien ne peut donc légitimement empêcher les individus de satisfaire leur moindre désir. Le slogan de mai 68 prend ici sa pleine mesure aujourd’hui. Il faut jouir sans entrave ! Un enfant quand je veux (contraception, avortement), comme je veux (insémination artificielle, dite PMA), avec qui je veux (mariage homosexuel). L’homo oeconomicus a tout réifié, tout marchandisé. Charles Péguy l’avait déjà constaté : « Tout l’avilissement du monde moderne consiste au fait d’avoir rendu négociable ce qui ne l’était pas avant. » Le poète parlait en son temps de l’art, de la culture ou du travail, mais il n’avait certainement pas prévu le retour de la marchandisation humaine, la fabrique en Inde des bébés conçus par mères porteuses pour satisfaire le désir d’adultes réduits à de simples consommateurs.

Le libéralisme se dévoile ainsi pleinement. Les libéraux (Macron) et les libertaires (Belkacem) ne sont finalement que les deux faces d’une même pièce.

Conclusion :

Le socialisme n’est pas l’antidote au libéralisme. Ils se nourrissent l’un l’autre par les excès de chacun. Le seul remède à cette société marchande et consumériste mise en place progressivement depuis au moins deux siècles serait la reconnaissance d’un bien commun supérieur à l’intérêt individuel. L’espoir renaît depuis l’émergence d’un véritable mouvement conservateur, parti de la France qui essaime progressivement dans le monde. Les lignes bougent enfin. Des rapprochements s’opèrent doucement entre des mouvements apparemment contradictoires. (Exemple : les Veilleurs et les tenants de la décroissance, cf. Nos limites).

L’Histoire est toujours ouverte, soyons prêts au changement !

PS : le prochain ouvrage d’Alain de Benoist sera consacré au traité de libre-échange transatlantique, dit TAFTA.

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