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L’Eglise catholique et le national-socialisme. Première partie : de 1933 à 1936, l’impossible modus-vivendi

9 octobre 2011 Jean Herbottin



"La seule force qui, même privée du soutien de la formation politique sur laquelle elle s’était appuyée jusqu’alors, contraignit le pouvoir nazi à compter avec elle dans une certaine mesure, était la religion, le christianisme, particulièrement le catholicisme. En vérité, plus les circonstances avaient isolé l’élément politique de l’élément religieux dans la situation du catholicisme allemand, plus il était remarquable que l’hitlérisme rencontrât de ce côté une pierre d’achoppement : la seule".

François Charles-Roux, ambassadeur de France près le Saint-Siège dans les années 1930, synthétise avec exactitude la situation de l’Eglise catholique avec l’Allemagne nazie. Dernière institution survivante de la « mise au pas » de la société allemande (Gleichschaltung) opérée par les nationaux-socialistes depuis leur arrivée au pouvoir, l’Eglise représente bel et bien cette « pierre d’achoppement » que décrit le diplomate. Bien que nos intellectuels postmodernes, avec un tantinet de mauvaise foi, ne cessent de pointer le silence présumé de Pie XII par rapport à la situation des juifs, la réalité historique est toute autre. Cette idée, hélas largement répandue dans l’opinion publique, vient en effet s’échouer sur les bancs de sables de sa propre vacuité.

Je ne tomberai cependant pas dans le piège de dire que l’Eglise a réellement fait tout ce qu’elle a pu face à l’horreur du national-socialisme. L’Eglise allemande en effet, empêtrée dans ses rivalités internes, rendue muette par la chute de son allié naturel, le parti « Zentrum », et effrayée face à la violence démontrée par le nouveau régime, s’est avérée incapable de trouver une solution crédible, une résistance visible, une action efficace...

Face à l’inconsistance du haut clergé allemand, le concordat signé par Pie XI et Hitler doit être vu avant tout comme une base juridique sensée protéger autant les catholiques que l’institution des élans naturellement excessifs des nouveaux maîtres de l’Allemagne. S’il a été longuement commenté par nos nouveaux historiens moralisateurs, il n’est en aucun cas une légitimation du régime nazi, mais la preuve, dès 1933, de la méfiance de Rome vis-à-vis de Berlin. Dans un contexte de méfiance mutuelle, de peur et d’intimidation, la réalité est bien plus compliquée que la légende noire contée, et même concoctée par les dramaturges soucieux de vendre du papier. Il est plus facile de lutter contre Hitler quand il est mort…

L’Eglise allemande, tout comme le monde entier et le Saint-Siège sont, dès 1933, assommés par la progression du national-socialisme. L’élimination des rivaux politiques, la mise au pas de la société, le fanatisme hypnotique des masses, tout, avant la guerre, a conduit à l’étourdissement de la société civile, de même que des institutions internationales et des Etats. Malgré tout, dire que l’Eglise est restée silencieuse est une aberration sans nom. Combien de prêtres persécutés et assassinés, de lettres épiscopales, de notes de protestation du Saint-Siège ? Il s’agit ici de prendre la dimension internationale du problème en compte. Entre Rome et Berlin, tout se passe d’Etat à Etat, devant une « communauté internationale » muette. Entre l’Eglise et le régime nazi, la confrontation est inévitable, tant sur le plan politique que sur le plan religieux et symbolique. C’est dans ce cadre que Pie XI, le 14 mars 1937, publie une encyclique, chose inhabituelle, en allemand. La célèbre « Mit brennender Sorge », qui peut se traduire par « Avec une profonde inquiétude », est la publication devant le peuple allemand, et le monde entier, des griefs du Saint-Siège vis-à-vis de la politique du régime, mais également de sa vision du monde. L’on peut parler dans ce cadre du réquisitoire du pape contre Hitler, qualifié de "prophète du néant" (Wahnprophet),ou encore, plus largement, du combat du crucifié contre la croix gammée.

Pour paraphraser Eric Voegelin, l’on pourrait dire en effet que le Pape s’élève dans ce texte à charge contre la « religion politique » national-socialiste. Point par point, il en analyse la doctrine et la combat à la lumière des Écritures. Il s’agit de condamner le « mythe du sang et de la race », la fascination qu’exerce le régime, sa violence, son idéologie. C’est son essence que le pape attaque, en s’en prenant aux racines, afin de mieux faire pourrir l’arbre. Face aux velléités de « nationalisation de l’Eglise », Pie XI rappelle à la fois l’universalité de l’Eglise, mère des peuples, et l’unicité de la Révélation du Christ. Il s’agit bel et bien de condamner les erreurs du national-socialisme, tant sur un plan religieux que politique. L’on pourrait même extrapoler, en parlant de lutte « anthropologique », en s’appuyant sur les remarquables travaux de René Girard sur la violence et le sacré.

La violence du régime est en effet l’élément qui lui est indissociablement lié. Élément de la légitimation des religions archaïques, elle est ce qui lui donne son aura politique, qui suscite la fascination des masses, qui fonde son mythe. Les congrès de Nuremberg en sont imprégnés, les discours d’Hitler en suintent, la pensée toute entière du régime en est irriguée. C’est cette violence qui est dans le viseur du Pape. Le christianisme, porteur de la Révélation du Christ, ne saurait s’abaisser au moindre compromis avec cette idéologie de violence et de mort… Tout « modus vivendi » est, du départ, tant pour un camp que pour l’autre, impossible. Présenter l’Eglise comme l’alliée objective du nazisme est une triple erreur : religieuse, politique, anthropologique. Dans la « nouvelle société » des nazis, il n’y a de place ni pour le Christ, ni pour l’Eglise. L’encyclique « Mit brennender Sorge », au travers de l’affirmation des erreurs du national-socialisme, s’invite de fait sur le terrain miné du combat politico-idéologique. Elle identifie clairement le nazisme comme une religion politique funeste, un néo-paganisme coupable, et une entreprise de néant.

Pour des raisons pratiques, cet article sera divisé en six parties, traitant de la situation difficile de l’Eglise, tant sur le niveau national qu’international, avant d’aborder l’encyclique en elle-même. Les parties suivantes seront consacrées à la dimension symbolique et anthropologique de l’encyclique, au regard des travaux de Voegelin et de René Girard.

Première partie : Entre critiques et rapprochements : les pas de danse à risque des évêques allemands.

Au jour de la publication de l’encyclique, le 14 mars 1937, l’état des relations entre l’Eglise et Berlin est déjà fort mauvais. Le concordat est devenu un véritable jeu d’échecs, que le régime maîtrise avec le mépris des traités que le monde lui connaît. La période 1933-1937 est le cadre de cette partie au sommet, et est marquée par une double dynamique contradictoire : une tentative de rapprochement, et un éloignement effectif et progressif des deux parties. Le 20 août 1935, l’épiscopat allemand adresse un mémorandum à Hitler afin de lui faire part des problèmes rencontrés par l’Eglise. Ils s’alarment des attaques néo-païennes contre le christianisme, et la bienveillance publique qui les accompagne. L’interdiction des associations catholiques était également à l’ordre du jour… Déjà en 1935, la situation était devenue pour l’épiscopat allemand intenable. A peine deux ans après la signature du concordat, celui-ci est violé dans nombre de ses points, sans que le pouvoir nazi ne prenne jamais la peine de répondre au clergé. L’Eglise allemande, affaiblie par la fin du Zentrum et les attaques incessantes du national-socialisme, a bien des difficultés pour prendre une position claire. En effet, depuis 1935, les affaires pleuvent sur l’Eglise catholique. Des procès « de moralité », équivalent national-socialiste de nos « affaires des prêtres pédophiles », sont instrumentalisés par le régime, dans l’espoir d’affaiblir l’Eglise. L’on mesure, au regard de cette affaire, l’importance de la présomption d’innocence qui hier, comme aujourd’hui, n’était guère respectée sitôt qu’il s’agit d’ecclésiastiques catholiques. Cependant, la situation de l’Eglise tient également de son organisation interne. Minée par ses rivalités internes, notamment entre le cardinal Bertram, de Breslau, et le cardinal Faulhaber, de Munich, l’unité bute sur les querelles de personnes.

Malgré ces difficultés, l’Eglise allemande va tenter, notamment en 1936, un rapprochement avec le régime. Il ne s’agit guère d’un rapprochement fait de bonnes grâces, mais plutôt d’une coopération basée sur le principe « l’ennemi de mon ennemi est mon ami ». En effet, en 1936, le Reichsparteitag de Nuremberg met la lutte contre le communisme à l’ordre du jour. Sans doute ce thème aura-t-il été choisi par les responsables nationaux-socialistes pour amadouer une église au haut-clergé inconsistant. C’est ce que laisse penser la déclaration d’Adolf Hitler, expliquant que « la fin du deuxième millénaire de notre ère chrétienne était menacée par le communisme ».

Bête noire de l’Eglise, l’idéologie marxiste est le seul point d’accord entre le catholicisme et le troisième Reich. C’est dans ce cadre que le cardinal Faulhaber, archevêque de Munich, rencontre Adolf Hitler, le 4 novembre 1936. De cette entrevue ressort une bien étrange lettre du cardinal à ses confrères de l’épiscopat, vantant les mérites d’Hitler sur la question de la guerre d’Espagne. Celui qui « règne sur les affaires diplomatiques comme un souverain-né », à savoir Hitler, selon les mots de Faulhaber, est présenté dans ce courrier de Faulhaber comme le héros de la lutte contre le communisme. Hitler de son côté use d’un argumentaire très tentant pour le responsable catholique, en lui expliquant que la lutte contre le communisme supposait l’union de l’Eglise et de l’Etat, et que l’une ne pourrait survivre sans l’autre… Les deux partenaires, au cours de cet entretien, tentent de s’amadouer mutuellement. Pour l’Eglise, il s’agit d’assurer ses arrières, en offrant son concours, notamment par une lettre pastorale, à la lutte contre le communisme. Pour Hitler, l’occasion est trop belle : il s’agit de légitimer sa politique religieuse, par l’onction du chef de file de l’Eglise bavaroise… Une véritable aubaine. Cependant, les évêques allemands, en dépit de leurs divisions, ne sont pas totalement naïfs. Bertram, outré par la rencontre entre Hitler et Faulhaber, ajoute à la lettre pastorale une condition au soutien de l’Eglise, à savoir que les droits garantis par le Reichskonkordat le soient effectivement.

En dépit de ce pas de deux, la situation à long terme n’a pas vraiment changée. Rien d’étonnant lorsque l’on se figure l’étendue du fossé qui sépare le catholicisme du nazisme. Face à ces insurmontables querelles, le rapprochement, même sur une question aussi épineuse que le communisme, était illusoire. La « sanctification » de la politique religieuse du Reich par l’Eglise était de fait un prix trop haut à payer pour les évêques, qui se livrèrent à leur exercice avec bien peu d’application. Loin d’enthousiasmer les nazis, la lettre pastorale de noël 1936 fut même interdite, ce qui fit dire à l’évêque de Berlin, Preysing : « L’on a l’impression que le parti n’a pas le moindre désir d’entretenir avec l’Eglise une relation pacifique ».

L’épisode de la rencontre entre Faulhaber et Hilter est à bien des égards emblématique de l’impossibilité de créer un véritable « modus vivendi » entre les deux parties. Faulhaber, d’avantage naïf que fasciné par le nazisme, loin s’en faut, avait oublié la nature même du régime. L’Histoire décrit le national-socialisme comme un régime « totalitaire ». Dans ce cadre, la « mise au pas » ne pouvait aller que dans un seul sens : la dissolution, voire la destruction de tout pouvoir concurrent. Preysing résume bien la situation : le parti n’a ni la volonté, ni le moindre intérêt à respecter ses engagements vis-à-vis de l’Eglise. L’Eglise allemande, désorganisée, impuissante, n’a pour seule arme que des lettres pastorales. Dans ce cadre, seule Rome peut intervenir…

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