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L’Eglise catholique et le national-socialisme. Deuxième partie : Un contexte international empoisonné

12 octobre 2011 Jean Herbottin

Deuxième partie : Le triangle Saint-Siège, Allemagne, Monde : un contexte international empoisonné.

Confusion, méfiance, détestation, l’on peut lire là le triptyque dépeignant au mieux les relations entre l’Eglise allemande et le Reich nazi. Mais si ces trois qualificatifs conviennent à décrire la situation interne, ils s’accordent à la perfection avec la nature de la diplomatie qu’entretiennent Rome et Berlin. S’il est une chose à garder en mémoire, c’est que l’Eglise catholique, c’est-à-dire u-ni-ver-selle, possède une « double facette » : l’Eglise « nationale », c’est-à-dire exerçant son apostolat au sein des nations, non pas l’Eglise DE la nation, contresens bien fâcheux, et l’Eglise « universelle », c’est-à-dire la coupole sous laquelle sont rassemblés tous les peuples de la Terre. Si la première a failli, la politique de Rome, toute aussi dictée par le court-termisme inhérent aux situations de crises, va trouver des ressources de nature à faire bouger les lignes.

Principale pierre d’achoppement, le concordat va s’avérer ne pas remplir pleinement l’office qui lui fut assigné au départ. Sensé protéger l’Eglise, les religieux, les écoles catholiques ou les mouvements de jeunesse, il fut violé délibérément par un pouvoir national-socialiste peu soucieux de la crédibilité de sa signature. En effet, les manifestations néo-païennes s’en prenant à l’Eglise et au Pape font florès dès 1933. Encouragées par le régime, elles s’en prennent aux biens, mais également aux personnes. L’on ne compte plus les cas de fonctionnaires catholiques « harcelés », dirait-on aujourd’hui. Si l’on va plus loin, l’on peut trouver des assassinats, notamment au cours de la nuit des longs couteaux, lorsqu’Erich Klausener, porte-drapeau de « l’action catholique » en Allemagne, est tué par ordre personnel de Heydrich. La persécution était en marche... 1934 marque le début d’une offensive en règle contre les intérêts de l’Eglise, ses biens, ses représentants, son peuple. La liberté d’enseignement est remise en cause, comme les rassemblements de jeunes, purement et simplement interdits… Face à l’inconsistance coupable du clergé allemand, Rome ne peut pas rester sans réagir.

Le principal souci de Rome, qui est aussi sa force, c’est son extériorité par rapport au champ de bataille que constitue la question religieuse allemande. Reconnu comme un Etat, le Vatican peut mener des actions diplomatiques pour garantir le respect des traités. Mais quand un Etat compte en tout et pour tout un millier d’ecclésiastiques, et qu’il a pour seule armée un demi-millier de garde suisses, il est inutile de dire que son poids politique est plus que limité… Combien de divisions, aurait dit un autre grand humaniste ? l’Etat du Vatican, flambant neuf, conduit en effet une politique étrangère que l’on pourrait qualifier de « traditionnelle » et de sérieuse. Il s’agit d’envoyer des notes diplomatiques qui, avant Wikileaks, restaient secrètes. Silence médiatique ne signifie cependant pas inactivité, et a fortiori pas acceptation. Eugenio Pacelli, cardinal Secrétaire d’Etat, futur pape Pie XII, mène son offensive de l’ombre avec résignation, en rappelant au Reich ses devoirs, consécutifs au traité signé en 1933… Si les efforts furent louables, ils ne portèrent pas de fruits, et jamais Rome n’obtint de réponse.

Quelle solution pouvaient alors s’offrir au Saint-Siège ? Certains de nos moralistes bon-teint auraient souhaité une réponse musclée de Rome, et d’un pape Pie XI tiare au vent, debout sur sa sedia gestatoria, enterrant en grande pompe, d’un coup de crosse vengeresse, l’indigne traité, signe d’une compromission coupable avec l’empire d’Hitler allant rejoindre du même coup Lucifer et Belzébuth dans le panthéon maléfique… Je répondrai à ceux-ci, après cette scène qui n’aurait pas manqué de sel, que pareille réaction aurait été la pire envisageable, car Hitler, en plus de n’être pas un enfant de chœur, en aurait profité pour en finir définitivement avec l’Eglise allemande. La crainte de Pie XI et de Pacelli était claire : éviter l’irréparable, c’est-à-dire la répression systématique, et peut-être même le schisme d’une église allemande « nationalisée » par le régime, comme il le fit du protestantisme. La situation est souvent plus complexe que l’image que peut en dresser un idéal. Pour ne pas fâcher Hitler et ses sbires, la seule solution était la voie diplomatique… Pacelli la joua aussi longtemps qu’elle fut tenable, sans jamais faire la moindre confiance à Hitler, comme nous le rapporte François Charles-Roux, ambassadeur de France près le Saint-Siège :
„En contractant avec Hitler, se sont-ils fiés à sa parole, à sa signature ? Je ne crois pas qu’ils aient fait grand fond sur la fidélité à ses engagements. Ce qui est certain, c’est qu’après qu’il se fut mis à les enfreindre, ni le Pape, ni son secrétaire d’Etat ne se repentirent pour autant d’avoir traité avec lui. Le cardinal Pacelli m’a souvent dit : « Je ne regrette pas notre concordat avec l’Allemagne. Si nous ne l’avions pas, nous n’aurions pas de base pour fonder nos protestations“.

Dans un tel contexte, le Saint-Siège ne peut que suivre. Il a perdu l’initiative politique. Sous les ors du palais apostolique, Pie XI et Pacelli espéraient encore, en 1936, une amélioration de la situation, mais sans trop y croire. Si ce comportement peut être qualifié de naïf, rompre les relations avec Berlin aurait été irresponsable.

Malgré la volonté du Pape de rester dans le cadre purement diplomatique, le réalisme politique le pousse à chercher une autre voie. Il s’agit là bel et bien de reprendre l’initiative afin de forcer Berlin à réagir. L’action choisie est simple et constitue un terrible défi. Il s’agit de dépasser l’échelle purement « nationale » de la protestation publique. L’encyclique « Mit brennender Sorge » fait passer la protestation de l’Eglise du secret des notes diplomatiques à la lumière de la scène mondiale. Par la dénonciation méthodique des abus du troisième Reich, le Saint-Siège compte marginaliser l’Allemagne sur la scène internationale, et déclencher un électrochoc mondial.

Le 15 janvier 1937, les cardinaux Bertram, Schulte et Faulhaber, accompagnés des évêques von Galen et von Preysing, furent conviés à Rome afin de discuter avec le cardinal Pacelli et le pape Pie XI du comportement à adopter face aux éternelles attaques du régime nazi. Le Vatican ne voulait pas prendre de décision sans préalablement demander conseil aux ordinaires allemands. Tous d’accord sur la nécessité de conserver le concordat en tant que base juridique des relations entre Eglise et Etat. Il n’y avait de fait qu’une seule réelle solution pour faire bouger les lignes : une encyclique dont le but était clair : critiquer le national-socialisme, condamner sa politique religieuse et l’ensemble de sa « Weltanschauung », c’est à dire sa vision du monde.

Faulhaber fut chargé de rédiger le brouillon de l’encyclique. L’archevêque de Munich, toujours très prudent, prit soin de ne pas adjoindre la moindre allusion directe au parti, ni à la politique, ni à l’Allemagne, en faisant finalement de son texte un ensemble relativement consensuel, et pour tout dire, peu convaincant. Il s’agissait avant tout d’utiliser un argumentaire biblique, parsemé de citations des Ecritures, à la manière de « que ceux qui ont des oreilles entendent ». C’est à partir de ce brouillon que s’activa le cardinal Pacelli. Fin politique, parfaitement conscient de la situation internationale, il donna à l’encyclique sa tonalité polémique, que l’on pourrait presque qualifier de « légendaire ». Ecrite en allemand, une première pour un texte papal, l’encyclique s’adresse aux allemands, en prenant le monde à témoin. En associant à sa démarche les évêques allemands, au début de la lettre, il utilise le témoignage des chrétiens « de l’intérieur », synthétisant leurs craintes, et appelant à la réflexion sur la nature même du politique.

Le 14 mars 1937, le dimanche des rameaux, l’encyclique, de l’aveu même de la Gestapo, fut lue dans « toute l’Allemagne sans exception ». La distribution de l’encyclique tint du miracle. Passée en Allemagne sous le manteau, elle fut reproduite dans le plus grand secret et répartie sans même que la Gestapo n’en fût informée. De crainte des perquisitions, certains prêtres allèrent même jusqu’à cacher leurs exemplaires dans les tabernacles… L’opération de distribution fut du départ un succès total. Le public accueillit avec enthousiasme la parole papale, tout en regrettant qu’elle arrivât trop tard. Cependant, le Pape prêchait à des convertis, les catholiques étant, comme le montre la carte suivante, peu enthousiastes vis-à-vis du nazisme :


S’il ne faut pas cependant réduire l’auditoire aux seuls catholiques, l’encyclique ayant également été dans certaines églises protestantes restées hostiles à la nouvelle "Eglise nationale" (die deutsche Glaubensbewegung), l’audience fut assez réduite dans le pays lui-même.

Sur le plan international, l’encyclique fut en revanche un succès total. Les journaux du monde entier saluèrent le coup de poing sur la table de Pie XI, quelle que fut leur obédience politique. L’humanité titra : "le Pape s’élève contre la ditature hitlérienne". Le Basler Nachrichten écrivit quant à lui que l’encyclique était "le document le plus révolutionnaire que le troisième Reich reçut au visage". Une solidarité mondiale s’organisa, par des prières, mais également par des masses de courriers de soutien envoyés par les évêques à leurs collègues allemands. Sur le plan de l’opinion, l’Eglise avait gagné la partie.

Même si la politique du Reich n’a pas évolué, "Mit brennender Sorge" a contribué à l’isolement diplomatique du Reich. Comme tout bon politiste, il est nécessaire de se poser, dans ce cas, cette question épineuse : quelle pouvait-être l’attente politique de Rome ? Le Vatican s’attendait-il à une même réaction qu’en Italie en 1931, après l’encyclique « non abbiamo bisogno » ? Ce n’est pas à exclure, bien qu’il soit difficile de comparer les deux pays, le catholicisme étant ultra majoritaire en Italie et minoritaire et relativement marginalisé en Allemagne. La réalité est peut-être plus simple : en écrivant ce texte, le Pape choisit son camp, dans un conflit qu’il jugeait inéluctable. François Charles-Roux nous rapporte ces mots terribles de Pie XI suite à la remilitarisation de la Rhénanie : « Si vous aviez tout de suite fait avancer 200.000 hommes, vous auriez rendu un immense service à tout le monde ». Il n’est pas impossible que la curie espérait que « l’indignation », mot ô combien galvaudé de nos jours, allait entraîner un mouvement des gouvernements européens contre l’Allemagne. C’était sans compter sur l’inconsistance politique devenue proverbiale des grandes puissances, tétanisées par Hitler et la botte de Staline.

Il va sans dire que politiquement parlant, l’encyclique « Mit brennender Sorge » est un pamphlet d’une rare violence contre le régime nazi. Avant tout lettre pastorale, elle constitue une réfutation politique sans concessions du régime nazi, en s’attaquant point par point à l’idéologie du troisième Reich. Bien plus qu’un défi lancé à Hitler, « Mit brennender Sorge » est une réfutation radicale de la vision du monde du national-socialisme.

A SUIVRE…

12 octobre 2011 Jean Herbottin

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