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Je suis le grand veilleur, debout sur la tranchée. C’est toute la beauté du Monde que je garde cette nuit.

Nous vous proposons ce superbe texte du barde breton Jean-Pierre Calloch, cousin lointain de votre serviteur.

Yann-Ber Kalloc’h en breton, est surnommé "Bleimor", c’est à dire "le loup". Né le 21 juillet 1888 dans une petite maison du village de Kermario, sur l’île de Groix, il mourut le 10 avril 1917 à Urvilliers, sur le front de l’Aisne.

Comme nombre de ses compatriotes groisillons, le poète était fils de pêcheurs. Il fit ses études au petit séminaire de Sainte-Anne d’Auray, désireux de devenir prêtre. Ne pouvant entrer au grand séminaire, car devant subvenir aux besoins de sa famille, il devint répétiteur dans de nombreuses villes. Il monta à Paris, et participa à de nombreuses revues autonomistes bretonnes.

Jean-Pierre Calloch est avant tout remarquable pour sa grande piété. Il composa le grand recueil lyrique "Ar en Deulin", "A genoux", qui ne sera publié qu’après sa mort.

Lieutenant en 1914, il tombe au champ d’honneur à Urvilliers en 1917. Grand homme de foi, il écrivit en breton ce superbe poème, la "Prière du guetteur", qui ne manque pas de nous rappeler les heures sombres que nous vivons. La traduction est ici d’autant plus admirable qu’il la réalisa lui-même.

La prière du guetteur

Les ténèbres pesantes s’épaissirent autour de moi ;
Sur l’étendue de la plaine la couleur de la nuit s’épandait,
Et j’entendis une voix qui priait sur la tranchée :
O la prière du soldat quand tombe la lumière du jour !
 
« Le soleil malade des cieux d’hiver, voici qu’il s’est couché ;
Les cloches de l’Angelus ont sonné dans la Bretagne,
Les foyers sont éteints et les étoiles luisent :
Mettez un coeur fort, ô mon Dieu, dans ma poitrine.
 
Je me recommande à vous et à votre Mère Marie ;
Préservez-moi, mon Dieu, des épouvantes de la nuit aveugle,
Car mon travail est grand et lourde ma chaîne :
Mon tour est venu de veiller au front de la France,
 
Oui, la chaîne est lourde. Derrière moi demeure
L’armée. Elle dort. Je suis l’oeil de l’armée.
C’est une charge rude, Vous le savez. Eh bien,
Soyez avec moi, mon souci sera léger comme la plume.
 
Je suis le matelot au bossoir, le guetteur
Qui va, qui vient, qui voit tout, qui entend tout. La France
M’a appelé ce soir pour garder son honneur,
Elle m’a ordonné de continuer sa vengeance.
 
Je suis le grand Veilleur debout sur la tranchée.
Je sais ce que je suis et je sais ce que je fais :
L’âme de l’Occident, sa terre, ses filles et ses fleurs,
C’est toute la beauté du Monde que je garde cette nuit.
 
J’en paierai cher la gloire, peut-être ? Et qu’importe !
Les noms des tombés, la terre d’Armor les gardera !
Je suis une étoile claire brillant au front de la France,
Je suis le grand guetteur debout pour son pays.
 
Dors, ô patrie, dors en paix. Je veillerai pour toi,
Et si vient à s’enfler, ce soir, la mer germaine,
Nous sommes frères des rochers qui défendent le rivage de la Bretagne douce.
Dors, ô France ! Tu ne seras pas submergée encore cette fois-ci.
 
Pour être ici, j’ai abandonné ma maison, mes parents ;
Plus haut est le devoir auquel je suis attaché :
Ni fils, ni frère ! Je suis le guetteur sombre et muet,
Aux frontières de l’est, je suis le rocher breton.
 
Cependant, plus d’une fois il m’advient de soupirer.
« Comment sont-ils ? Hélas, ils sont pauvres, malades peut-être… ».
Mon Dieu, ayez pitié de la maison qui est la mienne
Parce que je n’ai rien au monde que ceux qui pleurent là...
 
Maintenant dors, ô mon pays ! Ma main est sur mon glaive ;
Je sais le métier ; je suis homme, je suis fort :
Le morceau de France sous ma garde, jamais ils ne l’auront...
Que suis-je devant Vous, ô mon Dieu, sinon un ver ?
 
Quand je saute le parapet, une hache à la main,
Mes gars disent peut-être : « En avant ! Celui-là est un homme ! »
Et ils viennent avec moi dans la boue, dans le feu, dans la fournaise...
Mais Vous, Vous savez bien que je ne suis qu’un pécheur.
 
Vous, Vous savez assez combien mon âme est faible,
Combien aride mon coeur et misérables mes désirs ;
Trop souvent Vous me voyez, ô Père qui êtes aux cieux,
Suivre des chemins qui ne sont point Vos chemins.
 
C’est pourquoi, quand la nuit répand ses terreurs par le monde,
Dans les cavernes des tranchées, lorsque dorment mes frères
Ayez pitié de moi, écoutez ma demande,
Venez, et la nuit pour moi sera pleine de clarté.
 
De mes péchés anciens, Mon Dieu, délivrez-moi,
Brûlez-moi, consumez-moi dans le feu de Votre amour,
Et mon âme resplendira dans la nuit comme un cierge,
Et je serai pareil aux archanges de Votre armée.
 
Mon Dieu, mon Dieu ! Je suis le veilleur tout seul,
Ma patrie compte sur moi et je ne suis qu’argile :
Accordez-moi ce soir la force que je demande,
Je me recommande à Vous et à Votre Mère Marie.

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