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Iberville, l’hiver, et les misères de notre temps (3/3)

7 octobre 2015 Vigo ,

Ce texte est le dernier d’une série de trois articles, tous consacrés à l’âme de la Nouvelle-France. Son auteur, Jules d’Haberville, descendant des pionniers qui façonnèrent l’Amérique française, nous livre les traits saillants de cette identité canadienne-française et catholique, sous le signe des lys et de la Croix.

Iberville répandra dans ce pays, accompagné par ses fidèles, la terreur du nom de Français. L’ordre de la cour était on ne peut plus clair : l’anéantissement systématique de tous les établissements que possédait la perfide Albion en territoire terre-neuvien. C’est lui, seul, qui concevra les plans de la campagne.

« Il est fort difficile d’en chasser les Anglais, à moins que ce ne soit l’hiver, sur les neiges, ce qui se fait facilement avec peu d’hommes. », confiait-il à Pontchartrain [1]. Une aventure des plus audacieuses aux yeux des stratèges de Versailles, car Terre-Neuve était un point stratégique et commercial convoité de l’époque. En contrôlant cette zone, véritable porte d’entrée de la colonie [2], il serait plus aisé de défendre l’accès au fleuve Saint-Laurent. Il fallait à tout prix éviter que la Nouvelle-France ne devienne qu’une colonie de l’intérieur.

Saint-Jean, la capitale Anglaise fut la première cible. Pierre Le Moyne l’attaquera par terre avec le gouverneur de Plaisance, le cupide mais non moins courageux Jacques-François de Brouillan. La seconde partie du plan consistait à détruire un à un les postes anglais disséminés sur tout le territoire en organisant une série de coup de main. L’île était presque entièrement sous contrôle britannique et Saint-Jean en était leur bastion principal. Il n’y avait qu’à Plaisance, la capitale et seul port de relâche au bord de l’Atlantique, où claquaient encore les bannières fleurdelisées. L’Angleterre possédait les meilleurs postes et réalisait des profits énormes de l’exploitation de ses pêches morutières miraculeuses. L’entreprise était risquée, mais Iberville connaissait les avantages, notamment l’effet de surprise, d’une attaque hivernale. Il pourrait compter de plus sur ses compatriotes aguerris. Les canadiens-français n’étaient pas des capons en ce temps-là ! C’était les seuls capables de ces sortes de guerres ; raquetteurs expérimentés, tireurs d’élite et bien habitués aux bois de ce pays. C’était une bien virile semence qu’avait jetée la France dans l’Amérique boréale !

De Brouillan était déjà parti lorsque le sieur d’Iberville arriva à Terre-Neuve. Visiblement, le gouverneur de Plaisance voulait lui damer le pion. Parti avec une flotte de huit vaisseaux malouins armés en guerre, le gouverneur prendra quelques postes secondaires mais échouera devant Saint-Jean. Il reviendra, d’assez mauvaise humeur, le 17 octobre ; Iberville, lui, rageait. Les relations entre les deux hommes étaient des plus difficiles, mais une nouvelle attaque fût finalement convenue sur Saint-Jean. Le 29 octobre, le gouverneur de Brouillan et l’officier Nicolas Daneau du Muy s’embarquèrent avec leurs troupes respectives, des soldats de la marine et quelques Canadiens, à bord du Profond, un navire de guerre affrété par le roi Louis XIV pour la campagne. Le sieur d’Iberville viendrait les rejoindre par terre avec ses 124 hommes.

Iberville quitta Plaisance le jour de la Toussaint. Une marche des plus ardues à travers d’épaisses neiges, avec bagages sur le dos et fusil sur l’épaule, qui dura presque dix jours. Un prêtre accompagnait la troupe à titre d’aumônier ; l’abbé Jean Beaudoin, un ancien mousquetaire dans les gardes du roi. La jonction de l’armée eut lieu à Rognouse. Des Canadiens avaient été envoyés en éclaireurs vers Saint-Jean pour assurer le mouvement, le reste de l’Armée suivrait dès le lendemain. À la pointe du jour, Iberville et six Canadiens armés jusqu’aux dents étaient partis se poster à l’avant-garde de l’armée. Ils rattrapèrent les éclaireurs détachés la veille et eurent une petite escarmouche avec un parti d’anglais. Iberville les chargea sabre au clair et les culbuta avec sa hardiesse habituelle.

Après deux lieues et demies, l’avant-garde, dirigée maintenant par Jacques Testard de Montigny, buta sur une nouvelle opposition : une bonne centaine de tuniques rouges, embusquées derrière des rochers, à portée de pistolet. La fusillade éclata. Le gros des troupes franco-canadiennes arriva en renfort à travers la fumée de la mousqueterie des premiers échanges et le roulement du tambour. Iberville lança une manœuvre sur les flancs pendant que Brouillan attaquait de front avec ses troupes de marine. Menacé d’encerclement, l’ennemi fuit soudainement à toutes jambes, sous les balles des francs-tireurs canadiens, avant d’être poursuivi jusque sous les murs de Saint-Jean. Les ingénieurs anglais n’avaient heureusement pas le génie de Vauban. Les fortifications étaient composées de trois modestes forts et donc le plus considérable dominait le port avec une batterie. Iberville, sabrant au passage les fuyards épouvantés, pénétra rapidement dans les deux plus petits fortins. Les Canadiens avaient risqué le tout pour le tout. Le dernier fort était toutefois plus imposant et abritait une bonne garnison. La décision fut prise d’en faire le siège. Mais à peine était-il commencé qu’un parlementaire sortait de l’enceinte, les genoux claquants et la peur au ventre, à la rencontre des assiégeants. La capitulation fut signée le jour même, soit le 30 novembre 1696.

Marc-Aurèle de Foy Suzor-Coté, 1914
La bénédiction des érables

Les épées ayant repris le chemin du fourreau le temps d’un bref instant, nous pouvons plaisamment imaginer la scène des réjouissances qui enflamma la troupe cette nuit-là. Iberville faisant ripaille, après un bénédicité vibrant de l’abbé. Beaudoin, au milieu de sa légion victorieuse. Les bouteilles de grès, contenant le précieux vin de Gascogne, s’entrechoquant au coin du feu au son des airs du vieux pays. Nul doute que cette grande victoire fut célébrée à satiété. Mais notre gentilhomme ne tarda guère pour mettre la deuxième partie de son plan à exécution. Dans les jours qui suivirent, le héros canadien envoya ses hommes déferler sur les postes demeurés à l’ennemi. Au printemps, à la fin de la campagne, il ne restait aux Anglais que la place de Bonavista et l’île de Carbonear. La victoire était immense. En quatre mois, une poignée de coureurs des bois canadiens et de soldats français aura semé la frayeur jusque dans les salons londoniens. Près de deux mille hommes capturés, 200 tués, 371 chaloupes brulées et 193,300 morues enlevées, sans compter le bétail [3]. Quinze cents miles carrés de territoire auront été conquis !

Iberville prendra par la suite le chemin de la Baie d’Hudson à bord de son célèbre navire, le Pélican, où d’autres gloires l’attendront. Mais que retenir de cette campagne d’hiver ? À l’heure où nos vieilles patries, sous la férule de « l’homme masse » et de « Festivus festivus  », semblent promises à la dormition éternelle, ce nihilisme de nos compatriotes qui conduit présentement à la décomposition de tous les acquis des anciens nous paraît d’une insupportable vulgarité. La campagne d’hiver de ces vieux brisquards nous démontre pourtant qu’une poignée de braves suffit parfois pour accomplir les plus grandes tâches et ce même dans les conditions les plus difficiles. Ces souvenirs peuvent nous éclairer. Le cœur de la Nouvelle-France bat toujours en nous. Certains diront que nous vivons dans le passé, que nous sommes nostalgiques. Mais comment ne pas l’être ? Je suis nostalgique de ce Québec « d’avant », bien élevé, respecté et où grâce à son homogénéité il faisait bon vivre. Cinquante années auront suffis à cette fureur dévastatrice, pour effacer l’œuvre de ces géants. Comment pardonner à cette génération « lyrique » [4], à ses « déshérités » béotiens qui nous entourent, la dilapidation d’un patrimoine aussi sacré ? Le monde qui vient ne sera en rien semblable à celui qu’ont connu nos parents. La lame déferlante de la Révolution a changé irrémédiablement le visage de notre petite patrie. Mais est-il possible de revenir à un certain équilibre « ordonné » ?

Nous avons la légitimité des siècles et heureusement pour nous, aucun ne se termine comme il a commencé. Cette déliquescence n’est pas inéluctable et nous n’avons pas le droit de démissionner de l’espérance. Les thuriféraires de l’exotisme et du renoncement pourront s’égosiller sur toutes leurs tribunes pour nous stigmatiser tant qu’ils le souhaiteront ; nous serons intransigeants. Notre milieu de vie n’est pas un laboratoire. Notre descendance mérite mieux.
Dans les décennies à venir, l’un des défis qui s’imposera de lui-même aux hommes du « pays réel », sera de remettre sur pied une stratégie pour assurer la pérennité du « nous » en marge des structures étatiques. L’État est à reconquérir ; adapter, réactualiser en quelque sorte, à nos réalités contemporaines le concept de « survivance » qui nous avait permis jadis de perdurer. Pour les générations de canadiens-français qui viendront, cette survivance, nous le pensons, se fera avec les forces d’un catholicisme régénéré, du sol, de la tradition et de ses valeurs maîtresses [5]. Ils pourront trouver en Pierre Le Moyne D’Iberville et puiser en notre récit national plus généralement des parangons de vertus capables de leur insuffler ces « affirmations souveraines » évoquées par Donoso Cortés et l’audace pour lutter contre le chaos engendré par cette modernité agonisante. Rien n’est aussi beau qu’une fidélité dans l’épreuve, disait le lieutenant Péguy. Restons dévoués à nos rêves de jeunesse et transmettons ce désir impérieux de vivre.

Jules d’Haberville

Car ton bras sait porter l’épée, il sait porter la Croix
Espoir et salut du Canada français

[1Jérôme Phélypeaux, comte de Pontchartrain, né en mars 1674 et mort à Versailles le 8 février 1747.

[2Lionel Groulx, Notre grande aventure, [1958], Bibliothèque québécoise, 1990, p. 315.

[3Guy Frégault, Iberville le conquérant, [1944], Guérin, 1996, p. 231.

[4François Ricard, La Génération lyrique, Boréal compact, 1994.

[5Esdras Minville, Invitation à l’étude, [1944], Fides, 1959.

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