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Et Il plaça l’homme dans le Paradis pour le cultiver

11 décembre 2015 Contributeurs extérieurs

Travailler plus pour gagner plus, disait un certain président français de droite. Aussitôt dit, aussitôt fait. Le travail du dimanche est maintenant dans le projet de relance de la croissance du gouvernement de gauche actuel. Outre-Atlantique, c’est plus que jamais une réalité. Des millions d’employés-esclaves de la plus grande chaîne de distribution du monde, Walmart, ont une nouvelle fois passé le jeudi de Thanksgiving, la plus grande et plus importante (et la plus belle, faut-il le préciser) célébration américaine, au travail, dans les halles immenses et standardisées éclairées aux néons des supermarchés de la marque, loin de leur famille, tout cela, bien sûr, pour « mieux servir nos clients. » La valeur-travail est maintenant prônée par toutes les démocraties développées comme une valeur démocratique, républicaine, voire patriotique. Rappelons-nous ici la glaçante devise installée au-dessus de l’entrée du camp d’Auschwitz : Arbeit macht frei—Le travail rend libre.

Des États-Unis à la Chine, de l’Europe au Bangladesh en passant par le Brésil, nos sociétés dites développées ont fait du travail une valeur à part entière. Même le seul mode de vie valable. Refuser de travailler le dimanche, quel manque de respect envers l’entreprise et quel signe de fainéantise ! Le PIB et la croissance n’attendent pas ! Dans La condition de l’homme moderne, Hannah Arendt a qualifié l’individu moderne d’animal laborans, un animal travailleur dont le seul rôle est d’utiliser la force biologique de son corps pour produire des biens de consommation. Le travail ne serait-il donc qu’une plaie pour l’homme ? Étymologiquement, travail vient du mot Latin trabicula (une poutre utilisée pour la torture) et de tripalium, un instrument à trois pieux utilisé, à l’époque romaine, pour maintenir les animaux en place lors de la délivrance, du ferrage, du marquage au fer rouge. Ces deux mots portent donc l’idée de souffrance et de domination. Le champ sémantique du mot travail sera plus tard, au Moyen-Âge, étendu pour désigner ce que l’on fait au supplicié ainsi que la douleur de l’enfantement (sens qu’il conserve aujourd’hui en anglais). Le travail serait donc une douleur, une torture.

Dans la Genèse, immédiatement après la rébellion des premiers hommes, Dieu condamne l’homme et sa femme à travailler la terre pour se nourrir : « Le sol sera maudit à cause de toi. C’est à force de peine que tu en tireras ta nourriture (ἐν τοῖς ἔργοις σου· ἐν λύπαις φαγῇ αὐτὴν) tous les jours de ta vie. (Gen. III.17) et « C’est à la sueur de ton visage que tu mangeras du pain » (Gen. III.19). Les idées de souffrance et de domination évoquées ci-dessus sont d’ailleurs explicitées dans le verset qui précède : « [Dieu]dit à la femme : j’augmenterai la souffrance de tes grossesses, tu enfanteras avec douleur, et tes désirs se porteront vers ton mari, mais il dominera sur toi » (III.16). D’une façon, oui, le travail est une peine pour l’homme, une malédiction. Sortir de cette condition était considéré par les Anciens comme un gage de liberté, mais c’était aussi la source la plus profonde de l’esclavagisme antique : celui qui n’avait pas besoin de travailler était libre pour la politique (le Grec scholia, le Latin otium). Mais il faut remarquer aussi que le verbe travailler a un sens transitif : on travaille quelque chose, dans un but précis. Le travailleur est donc aussi le tortionnaire. L’objet de son travail est la terre et les êtres vivants qu’elle comporte. Creuser un sillon dans le sol sec, forer les montagnes pour atteindre le minerai, priver les animaux de liberté pour les domestiquer et les utiliser, n’est-ce pas aussi une forme de violence ? Mais une violence maintenant nécessaire : après la Chute, la terre fut remplie de ronces et les hommes furent forcés de la travailler pour produire leur nourriture. L’abondance édénique n’était plus qu’un lointain souvenir, une nostalgie. L’homme doit donc faire usage d’une certaine violence pour vivre, mais cette violence est une torture pour lui. Le travail serait donc la triste condition du monde post-édénique. Les premiers hommes d’avant la chute étaient-ils libres de tout travail, passant leur existence dans une éternelle oisiveté ?

Il faut retourner un chapitre en arrière pour se rendre compte que la réponse à cette question est négative. En Gen.II.15, il est dit que Dieu créa l’homme et le plaça dans l’Eden afin qu’il le travaillât et le gardât (Καὶ ἔλαβε Κύριος ὁ Θεὸς τὸν ἄνθρωπον, ὃν ἔπλασε, καὶ ἔθετο αὐτὸν ἐν τῷ παραδείσῳ τῆς τρυφῆς, ἐργάζεσθαι αὐτὸν καὶ φυλάσσειν). Il convient de remarquer que, dans la version grecque, le mot utilisé dans ce verset et dans les deux autres cités plus haut est le même : le nom ergon (ouvrage, travail, œuvre) et le verbe ergazesthai (travailler, ouvrer). Ainsi, même dans l’Eden, l’homme ouvrait de ses mains. Mais que faisait-il ? La réponse, qui définit la vocation de l’homme, nous est donnée en Gen. II.5 : « Car Dieu n’avait pas fait pleuvoir sur la terre, et il n’y avait point d’homme pour la cultiver » (οὐ γὰρ ἔβρεξεν ὁ Θεὸς ἐπὶ τὴν γῆν, καὶ ἄνθρωπος οὐκ ἦν ἐργάζεσθαι αὐτήν). D’en haut, Dieu offre les pluies nécessaires à l’abondance et à la fertilité de la terre ; en bas, l’homme fait fructifier cette fertilité. Par son travail, l’homme, image de Dieu, participe à la perfection de la création. Le produit de son travail, il l’offre en retour à Dieu dans une communion d’amour entre le Créateur et la créature ; là se situe le mystère eucharistique qui fut la condition naturelle de l’homme au Paradis et que le Christ a de nouveau rendu possible. Ainsi donc, le travail peut être défini comme l’action de l’homme dirigée par sa faculté de raison sur les choses créées qui l’entourent afin de louer le Créateur de ces choses. Le travail agricole n’a de sens que s’il est rendu à Dieu lors de l’eucharistie sous forme de pain et de vin, le travail de la pierre, du bois et des métaux, n’en a que s’il lui est rendu à travers les œuvres d’art. La nourriture est bien plus que simple nutrition biologique, les objets matériels sont bien plus que (ou mieux, ils ne sont pas) des biens de consommations. À travers ce processus, l’homme crée un monde—c’est ce que l’on nomme aujourd’hui bureaucratiquement la « culture »- devenant l’homo faber décrit par Arendt en opposition à l’animal laborans. Il n’est peut-être pas si étonnant que le christianisme, depuis l’Antiquité tardive et tout au long du Moyen-Âge et de la Renaissance se soit accompagné d’une explosion de productions visuelles et artistiques, des mosaïques des églises de l’Antiquité tardive aux corporations d’orfèvres et de vitriers des siècles ultérieurs, de l’Hagia Sophia à Roublev et Raphaël.

Toute œuvre, toute production qui ne peut être offerte à Dieu est donc vaine et mauvaise. Juger d’une production implique donc l’usage de la faculté de discernement. Mais après l’expulsion du Paradis, cette faculté a été ternie, et la communion avec Dieu rompue. L’homme, dès lors épris d’orgueil et détourné de Dieu, fut condamné à suer pour arracher à la terre sa subsistance. Il mit son savoir-faire au service de l’inutile et du superflu. Cependant, même alors, le souvenir de la condition édénique n’avait pas disparu. Toutes les œuvres d’art produites par le monde antique, les fêtes saisonnières célébrant la fécondité de la nature gardaient le souvenir de la communion originelle entre la nature terrestre et divine ; mais elles avaient perdu de vue le Créateur de toute ces choses.

Toute œuvre, tout acte animé par l’arrogance, l’orgueil, la recherche d’autre chose pour soi-même, le profit, la jouissance, est donc mauvais, car un tel ouvrage ne peut être offert à Dieu. De ce point de vue, nous voyons à quel point le travail aujourd’hui se détourne (à nouveau) de la vie eucharistique. Notre travail actuel consiste essentiellement à produire du superflu et de l’inutile satisfaisant des désirs essentiellement fabriqués et artificiels. Il est de plus divisé et atomisé : notre rôle n’est généralement que d’effectuer une tâche bien précise, sans pouvoir avoir conscience du tout des raisons de notre activité ni de ses conséquences. Nous ne savons plus ce que nous faisons, ni pourquoi. Et encore, ce n’est bien souvent même plus nous, mais des machines qui s’en chargent. Nous étant de nouveau aliénés de Dieu, nous nous sommes de plus aliénés du monde. En ce sens la situation actuelle n’est pas un retour à la condition pré-chrétienne ; elle est bien pire.

C’est pourquoi, et cela servira de conclusion, nous ne pourrons sortir de la misérable condition actuelle d’aliénation par le travail que si nous redécouvrons ce qu’il doit être ultimement : le retour à Dieu de tout ce qui est et que nous utilisons. Il est évident que l’organisation économique actuelle ne nous permet pas de nous tourner, collectivement tout du moins, vers cette réalité. Seul le savoir-faire des artisans qui donnent forme à la matière pour créer de beaux objets, celui des paysans qui travaillent la terre au bénéfice de l’homme, nous permettra d’y revenir. Ne sont-ce pas ces savoirs millénaires qui rapprochent le plus l’homme de Dieu ?

Agathius

11 décembre 2015 Contributeurs extérieurs

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