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Edmund Burke : Tribulations intellectuelles du plus grand philosophe pratique de son époque

Avant Propos

Du libéralisme révolutionnaire à la Révolution illibérale

Une question bien trop rétrograde repoussera ici dès la deuxième ligne les esprits bien-pensants auxquels le titre n’aurait pas suffit : La France possédait-elle une maturité et une légitimité suffisantes pour décider en 1789 de son propre destin ? À tout le moins, elle a suivi la leçon d’un ancien maitre grec dispensant qu’« en persévérant, on arrive à tout ». C’est en persévérant que sont arrivées la Révolution et la fin de l’Ancien Régime.

Nous parlons de cette période suivant de quelques années la guerre d’indépendance américaine, injustement appelée révolution là où ne préexistait qu’une colonie. Nous parlons plus précisément de ces années couvrant le renversement de la monarchie, la suppression des classes sociales, et l’enlisement dans une crise politique sans précédent. Soient, pour nos amis persévérants, une révolution du lys deux siècles avant celle du jasmin, et un génocide du sang bleu -pour ne perdre personne.

De l’autre côté de la manche, l’Angleterre jouit d’une relative quiétude depuis la décapitation de Charles Ier en 1649, l’autoritarisme de Cromwell, et le renversement de Jacques II en 1688. Là encore pour nos amis persévérants, nous précisons que nous appellerons Révolution anglaise, Dictature militaire puis Putsch protestant, ce que l’histoire nationale a travesti en transition libérale, Lord protecteur et Glorieuse révolution.

De notre humble avis, le miracle au milieu de telles crises institutionnelles et sociales ne réside non pas dans la conception des révolutions successives mais dans l’indépendance de certains penseurs ayant vécu voir survécu à ces évènements. Car dans une Europe où les lumières recentrent l’individu autour de ses facultés intellectuelles et de sa raison, où les dogmes se substituent à la religion et la violence à l’ordre, c’est miracle qu’Edmund Burke fasse entendre sa voix. Son ton est celui d’un parlementaire d’origine irlandaise dont l’éloquence s’exprime à la chambre des communes, réunissant les élus du peuple d’Angleterre. Son discours est celui d’un whig -et non d’un traditionnaliste tory-, qui s’est notamment fait connaître pour son soutien aux insurgés américains, puis indiens, et pour sa condamnation de l’absolutisme royal.

Whigs ou Tories, libéraux ou traditionnalistes, lumières ou non, la pensée de Burke n’a rien à envier à ce formidable jeûne intellectuel qui semble endémique à cette époque.

Burke & les droits

Une opposition non acceptée, la critique du constructivisme

« Avoir droit à toute chose, c’est manquer de toute chose »

Le courant révolutionnaire s’est appliqué à radicaliser et stigmatiser la pensée contre révolutionnaire. Cela explique que cette dernière historiographie ait été taxée de réactionnaire et de liberticide très tôt -et que la réhabilitation libérale de l’Ancien Régime ait été reléguée au siècle suivant (cf. supra). Aux origines de cette pensée marginale se trouvent Edmund Burke, Joseph de Maistre, et Louis de Bonald. Aux développements se trouveront ensuite Hyppolyte Taine, Pierre Gaxotte et Augustin Cochin.

Selon notre whig, l’impuissance de la démocratie portée par la révolution n’a d’égale que l’extravagance de sa Déclaration des droits. Cette déclaration concentre l’essentiel de la critique empiriste adressée aux révolutionnaires constructivistes. Elle emprunte à cette doctrine son caractère spéculatif, en tant qu’œuvre de la raison : Elle est universelle et s’adresse à l’humanité toute entière bien que seule la France l’ambitionne ; Elle est égalitariste et s’adresse à tous indépendamment des classes sociales abolies ou des intérêts pratiques de chacun ; Elle est absolue, et proclame le droit à toute chose, sans droit réel de l’obtenir, ni devoir en contrepartie ; Elle est interprétative, et manifeste les écritures saintes du dogme de la raison et des droits de l’Homme, ce que chaque gouvernement pourra interpréter et travestir à son gré.

« Les constructeurs français -mettant au rebut tout ce qui existait avant eux et décidés, comme les dessinateurs de leurs jardins, à tout mettre de niveau (…) pour définir la base territoriale, ils divisent le territoire national en 83 carrés de dix-huit lieues de côté : ce sont les départements. »

Quel mauvais-goût a pu nous inspirer une telle Déclaration ? Ce que Burke abhorre et qu’il décèle jusque dans nos jardins : le rationalisme, ainsi que le cartésianisme à sa source. Ils reflètent une conception parfaitement rationnelle de l’espace naturel, synthétique si ce n’est artificielle. À l’inverse de cette démarche que Burke considère contre-nature, l’Homme peut être recentré dans le monde de manière pratique, pour ses préoccupations réelles. Loin d’une démarche spéculative, les droits viennent consacrer des situations pratiques qui leur assurent leur efficacité. Les droits et libertés des individus sont donc conçus pragmatiquement, et naissent in concreto, s’ajoutant les uns aux autres, comme le font les Bills anglais.

Cette démarche rappelle d’ailleurs la méthode suivie par le droit romain, très casuistique et pratique, étudiée a contrario par Michel Villey [1], qui démontre l’inexistence des droits de l’Homme à Rome et dans l’Antiquité. Nous reviendrons sur ce sujet dans un prochain article. À l’image de la propriété notamment, le droit romain s’est bien gardé de consacrer ce droit par une formule emphatique, inexacte et dangereuse, comme celles forgées par les théoriciens bourgeois du XVIIIe siècle selon M. Villey. Ce dernier soulève par ailleurs au sujet du droit et des droits de l’Homme que les droits naturels consacrés par les droits de l’Homme relèvent plus de l’ésotérisme que du droit. Et de poursuivre qu’ils ouvrent une profondeur vide, se dispensant de toute étude historique.
C’est d’ailleurs une critique analogue qui vise les droits de l’Homme chez Hannah Arendt. Des droits réels, civils et encrés dans leur société, forment le tissu social qui prévient l’émergence d’un régime totalitaire. Un tel régime aurait la moindre des peines à tirer partie de droits absolus, en pratique vidés de leur substance, pour se prétendre un État de droit tout en installant un régime liberticide.

L’empirisme et le pragmatisme des lumières écossaises ont néanmoins été occultés dans les esprits par l’ampleur des évènements sous-tendus par les lumières constructivistes. Évènements au nombre desquels compte le terme d’une monarchie en place depuis plus de dix siècles.

Burke & la révolution

Un rejet non compris, la condamnation du volontarisme

« Tout ce que M. Burke a dit et écrit contre la Révolution française est évidemment en contradiction avec tout ce qu’il a dit et écrit dans la chambre des Communes comme chef du parti Whig jusqu’en 1789. » [2]

Il en va des libertés comme des institutions : rien ne sert de se prononcer sur elles « dans la nudité et l’isolement d’une abstraction métaphysique ». La construction ex nihilo, ou plutôt ex rationae, des institutions reçoit donc une critique analogue à celle des droits de l’Homme chez Burke. Si la liberté sera toujours considérée dans l’absolu comme un bien, son application pratique ne sera le sera pas toujours, et les institutions sont également soumises à cette réserve. Lors de la construction d’une liberté, il faut préalablement examiner si sa consécration ne se fait pas au détriment d’autres biens trop importants en société. Il y a à nouveau dans cette idée d’opérer un bilan coût-avantage l’idée d’un pragmatisme et d’une modération, mais plus encore les trames d’un historicisme et d’un traditionalisme.

L’historicisme est présent en filigrane puisque la valeur et l’efficacité des institutions ne s’apprécie qu’en considérant leur adéquation avec leur époque. Cet historicisme constitue la première trame critique de Burke à l’encontre d’une révolution qui accroit brutalement ce décalage car, si elle peut en pratique renverser les institutions, elle ne peut pas changer la société -sauf d’un coup de « baguette de métaphysicien ». [3] Les libertés ne seront jamais aussi bien défendues à chaque époque que si leurs contreparties ne sont ni exorbitantes ni insuffisantes. Les institutions peuvent être pensées là aussi comme essentiellement libérales, et suivre le même examen que les libertés. C’est ce qui a poussé Burke, en tant que whig, à condamner l’absolutisme de Charles Ier, et à supporter la production du Bill of Rights suivant.

« Comme un architecte habile répare une maison ancienne dans le style. Les institutions traditionnelles doivent être respectées, non par simple déférence pour les aïeux qui les édifièrent, mais parce qu’il est à présumer qu’elles sont les meilleures. Une loi, une constitution qui a pour elle d’avoir vécu, d’avoir satisfait les besoins des Hommes pendant des années ou des siècles, même quand elle est notoirement imparfaite, est cent fois préférable à une institution qui, n’ayant jamais été soumise à l’expérience, n’a pour elle que sa nouveauté, l’excellence de son plan et l’approbation de la raison. »

Le traditionalisme est également présent puisque cette modération protège nécessairement l’héritage laissé par les siècles. En effet, le bilan proportionnel décrit ci-dessus ne conduira en effet jamais au renversement de l’ordre préétabli : le coût dans cette équation regroupe les acquis sociaux et politiques des individus qui sont déjà présents dans la société au moment où le calcul s’effectue. Cet aspect induit d’ailleurs une réhabilitation toute relative de l’ancien régime cf. supra. Ce traditionalisme est la deuxième trame de condamnation de la table rase qu’effectue Révolution française. Les révolutionnaires se sont livrés au yeux de Burke à un pari et non à un calcul : ils ont abandonné tous les avantages hérités de l’ancien régime (si discutables soient-ils) pour les sacrifier à la promesse du plus grand bien ne livrant rien de concret.

« Le sentiment d’agir en présence des grands ancêtres, la crainte du sacrilège tempèrent l’esprit de liberté et le mettent en garde contre les désordres et les excès auxquels il tend lorsqu’il est laissé à lui-même. »

Cette défense de l’héritage politique et social s’illustre concrètement chez Burke par la nécessité de conserver et pérenniser nos préjugés. Ces derniers forment la sagesse cachée, les normes implicites contenues dans l’expérience des siècles passés et dans les usages ou croyances immémoriales présentes dans nos sociétés. Là encore, le jugement moderniste ne doit pas s’abattre sur cet héritage sous peine d’y porter un jugement encré dans le temps court, dénaturé par essence. Les conséquences d’un tel jugement, comme une révolution, seraient donc condamnables et le sont d’autant plus qu’elles sont extrêmes. Le renversement du régime monarchique, l’appropriation des biens du clergé et de la noblesse constituent autant de violences théoriques et pratiques que Burke condamne.

On perçoit donc bien que dans sa condamnation de la Révolution, Burke se fait avant tout le fer-de-lance de la modération et de la prudence contre un modernisme et un volontarisme exacerbés. Pourtant, son opposition à ce modernisme précoce s’est trouvée radicalisée dans l’immobilisme et le réactionnaire.

Burke et l’Ancien Régime

Un anachronisme non pardonné, l’apologie des traditions

« “Qu’étaient ces lois ? Le despotisme avec ses mandats arbitraires ; qu’était cette justice ? Une magistrature vénale avec ses décisions partiales ; qu’était le revenu public ? La banqueroute dissimulée sous des formes légales.” Il fait observer à l’assemblée que l’erreur fondamentale de son ami est de s’en prendre à l’assemblée nationale des maux qui existaient avec toute leur difformité avant qu’elle fût réunie. » [4]

En France, l’Ancien Régime a été associé à un régime absolutiste et cet abus est encore présent dans l’imagerie populaire -dont l’instruction nationale se fait le relais en l’abandonnant toujours plus aux idées reçues ‘hors programme’. La Révolution est apparue comme la fin nécessaire de l’Ancien Régime et il a fallu attendre près d’un demi siècle pour qu’au delà du mouvement contre révolutionnaire, l’Ancien Régime reçoive une certaine réhabilitation avec Alexis de Tocqueville et François Furet notamment. Réhabilitation relative car il ne s’agit pas de présenter ce régime comme le meilleur au monde, mais simplement de le dissocier de l’absolutisme et de la Révolution.

Cette réhabilitation est déjà présente, à l’état latent, dans la pensée contre révolutionnaire comme nous le montre Burke. Ce dernier déploie à titre incident un argumentaire centré sur l’Ancien Régime pour démontrer que la Révolution française était évitable. Au contraire, la France possédait dans son passé, des libertés dont l’évolution ne passait pas par les évènements de 1789. La diversité des organes et des institutions forme autant de corps intermédiaires participant à un régime qui prévenait les excès arbitraires éventuels d’un monarque. Or, en puisant dans leurs traditions, les Français de 1789 auraient pu, selon Burke, trouver les moyens nécessaires pour adapter ces institutions aux nouveaux besoins de la société. Pour Burke, l’Assemblée nationale est responsable des débordements révolutionnaires.

« Je ne suis point ami de l’aristocratie (…) ; si ce n’était pas une mauvaise habitude de discuter sur l’hypothèse de la ruine supposée de la constitution, je serais libre de déclarer que, si elle doit périr, j’aimerais mieux, à beaucoup près, la voir se résoudre en une autre forme de gouvernement, que de la voir perdue sous cette dure et insolente domination. »

À de nombreuses reprises, l’histoire de France témoigne de remous et de soulèvements dont on ne cherchera pas ici à faire un exposé exhaustif. À titre d’exemple, nous retiendrons les frondes des parlements puis des Grands. L’évidence est que ces évènements se distinguent de la Révolution française par leur issue, puisque la monarchie leur survit. La réciproque proprement française est que ces crises s’accompagnent de modifications institutionnelles suffisamment infimes sur le plan libéral pour qu’elles soient oubliées par de nombreux auteurs, ne retenant que l’affermissement du pouvoir royal. On peut donc constater de manière presque tautologique que les conséquences d’un événement sont favorables à la partie surmontant la crise ; or, en 1789, lorsque le Roi de France engage des réformes refusées par certains parlements et que les Assemblées refusent de se constituer, le pouvoir semble s’être déplacé en faveur des corps intermédiaires. Aussi, au lieu de considérer la Révolution comme l’aboutissement d’un mouvement populaire grondant sous des siècles d’oppression, nous tendons à la considérer comme une crise institutionnelle. Crise institutionnelle qui s’est soldée par l’impuissance du Roi à la résoudre (plutôt résolu à fuir), et par la sanction populaire qu’on lui connaît.

Au terme de cet aparté, les institutions de la fin de l’Ancien Régime se sont rapprochées de leur exposé burkien : l’arbitraire, que l’on ne discutera pas ici, semblait s’affaiblir et le gouvernement se résoudre aux réformes nécessaires lorsque la Révolution s’est déclarée. Autrement dit, c’est au moment où elle fut la plus superflue que cette dernière éclata. A l’inverse, lorsque l’on parle des révoltes des Grands ou des parlements comme de l’affirmation positive du pouvoir royal voire de l’absolutisme, on omet d’y associer les acclamations populaires qui ont accueillies le Roi à chacun de ses retours à Paris.

« L’Angleterre n’a-t-elle pas précédé la France dans cette carrière ? (…) Sous beaucoup de rapports 1793 ne fut-il pas un effrayant reflet de 1649 ? » [5]

Enfin, aux sceptiques arguant le caractère illusoire d’une révolution sans révolutionnaires : Non, nous ne dirons pas que la révolution saurait se passer de révolutionnaires. Mais oui, nous croyons en la réforme. Oui, nous avons lu François Guizot, Édouard de Laboulaye et d’autres défendre une transition et non une révolution. Oui, nous avons vu Alexandre Soljenitsyne revenir d’URSS et comparer la violence des bolchéviques avec celles des révolutionnaires français. Si la révolution constitue l’étroit portique à l’intérieur duquel se doivent de passer les Nations, ses conséquences ne sont pas les mêmes partout. Une démocratie, une restauration, une dictature ou un chaos naissent indifféremment d’un régicide, d’une insurrection, d’un coup d’État, d’un putsch militaire ou ... d’une élection.

Don Quichotte

Bibliographie indicative

  • BINOCHE Bertrand Critiques de droits de l’Homme Puf 1989
  • BROUGHAM Henry Esquisses historiques des Hommes d’État du temps de Georges III Périsse Frères 1847
  • BURKE Edmund Réflexions sur la Révolution française Hachette 2004
  • CHATELET F. DUHAMEL O. PISIER E. Dictionnaires des œuvres politiques Puf 1986
  • FURET François Penser la Révolution française Gallimard Paris 1978
  • GANZIN Michel La pensée politique d’Edmund Burke LGDJ 1972
  • PAINE Thomas Théorie et pratique des droits de l’Homme Cercle Social 1792
  • RIALS Stéphane Villey et les idoles PUF 2000
  • RAYNAUD Philippe Burke et la déclaration des droits Puf 1988
  • ROSENVALLON Pierre Le modèle politique français Seuil 2004
  • STRAUSS Léo Droit naturel et histoire Flammarion 1987
  • VILLEY Michel Le Droit et les Droits de l’homme PUF 1983

[1Le droit et les droits de l’Homme, et de Stéphane Rials Villey et les idoles, tous deux dans la collection Quadrige

[2Propos tenus par Lord Brougham, dans Esquisses historiques des Hommes d’État du temps de Georges III Périsse Frères 1847 pp.299-363

[3TAINE Hyppolyte Origines de la France contemporaine Robert Laffont 1986 « pures entités écloses sous la baguette métaphysique ».

[4Opinion de M. Fox sur le discours de son maitre quant la Révolution française, rapportée par Lord Brougham Op. cit.

[5Propos de François Guizot dans Mémoires t.2 p.17

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