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Du réveil français à l’insoumission européenne

Durant les semaines passées, Le suicide français, dont il n’est plus utile de citer l’auteur, a agité toute la sphère médiatique, et a eu l’effet d’un véritable électrochoc dans les cercles de la réinformation. Comme un symbole d’espoir, le succès éditorial de l’ouvrage a ancré l’idée qu’en France, le combat pour une conception renaissante, nationale quant à la politique, traditionnelle quant à la société, sort de la marge et s’impose sérieusement dans le débat public. Mais ce regain en vitalité doit aussi nous encourager à porter notre regard au-delà de nos frontières.

Voilà en effet plusieurs décennies que nous négligeons la hauteur de l’enjeu auquel nous sommes confrontés. Oubliant que la chape de plomb médiatique couvre des espaces d’information multiples, nous pensons pouvoir en venir à bout seuls. Vaine illusion. Nous combattons un colosse au pied d’argile, certes, mais ce colosse est arachnéen. Une étude comparée poussée des mouvements dissidents d’Europe s’impose aujourd’hui tout naturellement, et particulièrement en direction de l’espace germanophone (germanophone, oui, car la pensée unique, tout comme le génie créateur, est véhiculée par la langue). C’est pour attirer l’attention des lecteurs sur ce domaine que nous avons pensé utile de leur faire état d’un évènement médiatique qui est né en Allemagne, voici tout juste quatre ans, de la publication d’un livre, et qui ne semble plus vouloir s’arrêter.

L’affaire médiatique de la décennie

Le 30 août 2010 paraît donc un livre de 450 pages. Son titre ; L’Allemagne disparaît. Son auteur ; Thilo Sarrazin. Le livre – dont on pourra trouver un bref compte-rendu établi par Michel Geoffroy sur le site de Polémia – aborde des sujets aussi ouvertement polémiques que les effets négatifs de l’immigration et de l’islamisation, l’effondrement de l’éducation, la dégradation des compétences universitaires ou encore l’effet pervers de l’assistanat social. « Évènement, vraiment ? » demandera-t-on. Oui, il s’agit bien d’un évènement, car le livre est vendu à plus d’un million et demi d’exemplaires, devenant ainsi le plus grand succès littéraire de la décennie. Disons-le d’emblée, le fait que Thilo Sarrazin soit un homme de gauche n’y est pas pour rien non plus.

Pendant plus d’une semaine, l’ensemble de la classe médiatique allemand s’embrase. Dans la fièvre des chaleurs estivales, l’auteur est traîné de plateau télévisé en rédaction de journal, d’émission radiophonique en plateau télévisé. Les journalistes s’indignent de concert, les hommes politiques tombent des nues. On évoque une possible « obsession raciale » (Rassenwahn) ; vraiment, l’époque était tout à coup devenue bien sombre. Si les livres brûlaient encore en Allemagne, on eut vite fait de jeter Sarrazin au bûcher, avec, dans la lancée, son œuvre et ses lecteurs. Les uns demandent son exclusion immédiate du SPD, les autres accusent les premiers de lui faire de la publicité gratuite. Dans l’opinion publique, l’évènement fait date ; le populisme semble avoir trouvé un visage. Désormais, Sarrazin pourra goûter aux joies de la protection policière.

Non content de sa leçon, l’auteur récidive à plusieurs reprises. En mai 2012, il publie Europa braucht den Euro nicht (L’Europe n’a pas besoin de l’euro), et en mars de cette année, riche d’une expérience médiatique éprouvante, il sort Der neue Tugendterror (La nouvelle terreur morale). Seulement, cette fois, les journalistes ont eu le temps de prendre la mesure du phénomène. Les débats sont ouverts dans une plus grande sérénité, mais le résultat reste le même. Sarrazin est devenu un infréquentable. On lui reproche d’être le pourvoyeur du parti eurosceptique Alternative für Deutschland. Ses critiques du mariage des homosexuels, de la désinformation, de la caste médiatique, du terrorisme féministe nourrissent le portrait-robot d’un réactionnaire intolérant.

Mais qui est vraiment Thilo Sarrazin ?

Fils de médecin, diplômé d’université, membre du SPD, le parti social-démocrate allemand, l’auteur à scandale est avant tout un traître à sa caste. De 2002 à 2009, il a occupé la fonction de sénateur tout en siégeant à la direction de la banque fédérale allemande. On peut comprendre que ses prises de position soudaines aient été ressenties par son entourage comme un coup de poignard. Cependant, ne nous méprenons pas, s’il est unanimement décrié, nous ne devons pas en tirer de conclusions hâtives quant à la teneur de sa pensée. À de nombreuses reprises, il affirme son hostilité au christianisme, l’accusant d’être à l’origine du « terrorisme moral ». Puisque s’il y en a un nouveau, il y en a aussi un ancien. Pas plus de proximité avec les valeurs morales traditionnelles, ou les engagements identitaires ; Sarrazin est bel et bien un progressiste de gauche. Libéral avant tout, en conformité avec les siens, son mérite est surtout d’avoir pris conscience des inquiétudes populaires, des problèmes les plus évidents posés par le mondialisme débraillé, et de les avoir jetés dans le débat public.

Remarquons qu’une analogie inévitable s’impose. L’homme sortant de sa caste, qui rassemble des engagements si contradictoires ne serait-il pas l’homologue allemand du journaliste chevènementiste Éric Zemmour ? Première similitude qui attire notre attention assoiffée d’analogies, le titre du livre avec lequel tout a commencé est titré très exactement Deutschlang schafft sich ab ; la signification littérale est la suivante : « L’Allemagne se détruit elle-même ». Mais la comparaison prend tout son sens lorsque l’on s’attache à la méthode. Sarrazin, lors de la parution de son dernier livre, a clairement exprimé sa volonté de déconstruire l’effet de divers phénomènes idéologiques qui ont conduit l’Allemagne à son stade actuel. Il dénonce l’égalitarisme et l’indifférenciation qui nourrissent les maux de l’époque, et il épingle la dépréciation du rôle fondamental de la famille traditionnelle et la confusion créée par la théorie du genre. Pourtant, l’homme, jamais avare en paradoxes, se déclare également favorable à l’adoption par des homosexuels, dans le cadre d’une union civile. Convictions réelles ? Gage d’intégrité pour un parti qui le tient en sursis ? Exploitation d’un filon porteur ? Quoi qu’il en soit, ces idées, qui peuvent paraître trop édulcorées pour être digestes, ont exposé Sarrazin aux foudres de l’ordre moral, imposé par le pouvoir médiatique allemand.

Du cas particulier au bilan général

Si « l’affaire Sarrazin » nous paraît si essentielle dans l’observation de la dissidence et de la prise de conscience du désastre contemporain, c’est parce qu’elle nous a semblé être la meilleure porte d’entrée pour une compréhension de l’embargo médiatique en Allemagne. En effet, si Der neue Tugendterror a fait florès en Autriche et en Suisse, c’est encore dans les rouages de la machine médiatique portée par les grandes chaines de télévision allemandes, qui irriguent tout l’espace germanophone, que l’on peut le mieux observer le mécanisme de désinformation.

Ce constat prendra pied sur une étude de cas. Une émission de moyenne envergure, réalisée par la chaîne ZDF dans les semaines qui ont suivi la publication du dernier opus, servira d’échantillon « test ». Un débat d’à peu près vingt minutes confronte l’auteur au journaliste Jakob Augstein, présent dans les colonnes de Der Spiegel Online et rédacteur à l’hebdomadaire Der Freitag, publication berlinoise, donc nécessairement de gauche. On frôle de près l’admiration, tant l’amoncellement de tous les mécanismes rhétoriques, de toutes les formules préétablies prend des tournures vertigineuses. Un listage exhaustif serait exténuant, nous nous en tiendrons donc à quelques exemples édifiants. Tout d’abord, les chiffres utilisés sont faux, les références scientifiques sortent « de la cave de l’auteur », bien que celui-ci ait pris soin d’indiquer la source de ses informations. L’auteur est renvoyé à sa responsabilité d’homme public ; « vous rendez-vous compte qu’avec votre livre, vous nourrissez l’argumentaire des populistes et des extrémistes ? ». Les phénomènes idéologiques pointés par l’auteur, comme la dépréciation de la famille ou la dictature médiatique d’une caste de gauche, sont tout simplement niés ; « Je ne vois vraiment pas de quoi vous parlez ! ». Enfin, un parfum de suspicion de haines multiples et variées, de l’homophobie à l’islamophobie, en passant par la misogynie, transpose progressivement le débat du domaine rationnel des idées au domaine pathologique de la psychiatrie. Toutes ces mèches pourraient nous paraître terriblement amusantes, si elles ne nous rappelaient pas le dégoût convulsif qu’inspire cette bouillie tiède, resservie jour après jour dans les geôles des Khmers roses. Les nations et les mœurs varient, le charlatanisme intellectuel, lui, semble universel.

Venons-en maintenant à un point essentiel, beaucoup plus sérieux, de l’imaginaire collectif des Allemands : la référence au nazisme. Dès la première phrase prononcée par le journaliste, le mot tombe ; il décrit le livre de l’auteur comme « une synthèse des idées de droites, ce par quoi je ne veux pas dire le nazisme ou le fascisme. ». Allons bon, quelle présence d’esprit ! Mais pourquoi le préciser ? La réponse apparaît dans les cinq dernières minutes du débat. Une séquence vidéo présente la réponse des passants à la question « Que pensez-vous de Thilo Sarrazin ? ». Le premier contributeur, un homme d’une cinquantaine d’années, répond machinalement « C’est un nazi. ». Cette réaction ne doit pas être tenue pour anecdotique. Elle est symptomatique d’une réalité que l’expérience de terrain confirme. Ce lien particulièrement douloureux qu’ont les Allemands à la mémoire du nazisme, instillé par des décennies de culpabilisation et d’humiliation, constitue une sorte barrière « morale » infranchissable dans l’opinion publique. Lorsque vous parlez de populisme à un Allemand, il entendra nazisme. C’est plus qu’un lieu commun, c’est une association d’idée profondément ancrée dans les représentations politiques, que les médias ne se gênent d’ailleurs pas d’entretenir. En effet, cette référence utilisée par Jakob Augstein, en début de discussion, paraîtrait pour le moins incongrue, sinon déplacée, dans la bouche d’un journaliste français, aussi partial soit-il. En Allemagne, cet outil de la mémoire est manié de façon tout à fait naturelle par les faiseurs d’information. Autrement dit, lorsqu’on mesure l’effet des mots, « ce par quoi je ne veux pas dire le nazisme ou le fascisme » voudrait plutôt dire « J’attire votre attention sur le fait que votre pensée, M. Sarrazin, a tendance à évoquer chez nos concitoyens le souvenir d’une époque où notre nation s’est rendue coupable du pire des crimes. N’est-ce pas malheureux ? ». On remarquera seulement à quel point la perversité du procédé, qu’il soit conscient ou non, forme en réalité un carcan idéologique inextricable.

Quelles conclusions en tirer, sinon qu’ailleurs en Europe, contrairement à la France, la parole publique est encore bien plus dogmatique qu’on ne pourrait le croire ? Là où en France s’impose progressivement une prise de parole nationale et traditionnelle, en Allemagne, la tendance se limite à quelques phénomènes. De plus, les réseaux internet sont beaucoup moins denses, et les médias indépendants sont rares. Pour ce qui est de la défense de l’identité, du pouvoir politique capétien, du christianisme dans son esprit traditionnel, la France occupe aujourd’hui une position privilégiée en Europe, bien que cela puisse prêter à sourire. Nonobstant, si le bouclage médiatique est si obtus dans l’Hexagone, c’est que son système a cessé d’être actif ; dans la place, on sent que les murs tremblent. En Allemagne, au contraire, le système est résorbant, les rouages sont huilés, si bien que sur la chaine ZDF, des journalistes se permettent de tourner en dérision ouvertement, sur les heures de grande écoute, la « propagande de guerre » menée par la presse allemande contre la Russie, où les aberrations américaines au Moyen Orient. Mais cela est permis, puisque dans l’opinion public, il y a consensus ; Vladimir Poutine est, outre-Rhin, unanimement vu comme un impitoyable dictateur, et les États-Unis forment l’ultime modèle de liberté, héritage sans doute d’une époque très récente, où un mur séparait encore Berlin est et Berlin ouest.

Pour une insoumission européenne

S’il fallait retenir une chose de la secousse occasionnée par Thilo Sarrazin en Allemagne, ce serait certainement l’emploi d’une expression significative, « zurück zur Wircklichkeit », le retour au réel. Ce principe de réalité, qui est en France un des piliers de la pensée nationale depuis Charles Maurras, ne peut qu’être un signe de bon augure. Car une fois compris le pays réel, l’homme de bonne foi ne peut que se poser en rebelle. C’est à nous maintenant qu’il échoit de juger du rôle que nous avons à jouer, et même du devoir qui est le nôtre. Si l’entraide est nécessaire pour les hommes de cœur, elle l’est aussi à l’échelle de notre vieux continent. Cette entraide doit s’établir dans le domaine des idées, à travers un discours, par les réseaux intellectuels plus conquérants. Dominique Venner nous invitait, dans son dernier livre, le Bréviaire des insoumis, à parcourir l’Europe à la rencontre de notre passé, à lier des amitiés là où nous le pourrons. L’insoumission, comme le courage et la peur au combat, contamine tout ce qu’elle touche. En empruntant la voie du dialogue, en transmettant des outils de compréhension et de combat idéologique, nous pouvons aider à diffuser l’esprit rebelle, la soif de gloire et de sainteté. La pensée veule des contemporains est volatile et apatride ; elle se diffuse sans accrocs de peuple en peuple, infectant les nations. Mais les piliers de notre civilisation nous offre tout autant d’idéaux communs, de mots et de passions qui résonnent unanimement dans les cœurs. Le combat pour le juste, pour le vrai et le bon forment une aspiration commune, dont nous aussi devons prendre conscience, pour que de l’esprit de marché commun, on en vienne demain à la communion universelle.

Hélie Destouches

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