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Deux textes byzantins de la fête de Noël

Cet article a été publié pour la première fois le 6 janvier 2015

Dans les temps des premiers bourgeonnements du christianisme à travers l’empire romain païen, la date de la célébration de Noël n’a pas toujours été celle que connaît l’Occident aujourd’hui, et a pu être, selon les régions, fixée au 6 janvier, parfois en même temps que la fête de la Théophanie. Par un hasard intéressant, en raison du décalage entre les calendriers julien et grégorien, les fidèles de certaines Églises orthodoxes célèbrent Noël le 7 janvier, et sa veille liturgique, particulièrement fournie, le 6. Nous proposons à nos lecteurs l’étude de deux éléments de l’hymnographie qui a été consacrée à cette fête dans la tradition byzantine.
La louange divine est, en rite byzantin, régie par un complexe ensemble hymnographique appelé canon, et dont le nom issu du grec montre bien sa place : le canon est la « loi » qui définit la louange, il souligne la grâce qui a été répandue sur les hommes à l’occasion de tel moment du passage du Christ parmi les hommes, ou à travers la vie d’un Saint, et de cela découle l’hymnographie du jour. Le canon se compose de neuf odes qui rappellent neuf des quatorze cantiques bibliques où Israël loue l’Éternel pour Sa bienveillance et les miracles dont Il l’assiste. À l’intérieur de ces odes, plusieurs tropaires (le nom générique des hymnes liturgiques) énoncent les subtilités exégétiques issues des écrits des Pères de l’Église liés à la fête. En raison de l’abondance de ces hymnes, nous nous contenterons de présenter deux textes de la fête étudiée, textes qui sont par ailleurs repris lors de la célébration de la Divine Liturgie le jour suivant. Ces deux textes se nomment l’apolytikion, ainsi nommé car il est chanté pour la première fois au congé (απολυσις ) des premières vêpres de la fête, et le kondakion, la forme aujourd’hui abrégée et réduite aux premières phrases d’une très longue hymne dont on enroulait le support écrit autour d’une barre (κόνταξ). Cette présentation faite, ne tardons plus à entrer dans l’étude de nos textes.

L’apolytikion de Noël, dans une possible traduction française, se présente ainsi :

Ta Nativité ô Christ, notre Dieu, a fait resplendir dans l’univers la lumière de la connaissance. En elle, les serviteurs des astres sont enseignés par l’astre à T’adorer, Toi, Soleil de Justice, et à reconnaître en Toi l’Orient venu d’en haut. Seigneur, gloire à Toi !

Il est peut-être étonnant de voir que c’est d’abord à travers la dimension didactique qu’est abordée la fête de la Nativité. En effet, l’hymnographe insiste sur le rôle que joue l’étoile qui guide les mages vers la grotte : l’astre a donc pour fonction, s’adressant à des « adorateurs des astres », des persans mazdéens, de transformer le ciel non plus en objet de l’adoration, mais en signe vers Celui qui a tout créé. L’adoration des mages est donc loin d’être une invitation à découvrir les traditions mystiques de l’Orient païen, comme on l’entend malheureusement si souvent dans les homélies de la messe de minuit, mais la marque du début de la Révélation : par Sa naissance-même, le Christ commence déjà à convertir les religions naturelles des hommes en culte de Sa personne. Il est important de noter que tout le reste du texte conserve ce vocabulaire astrologique : du « Soleil de Justice », qui provient d’une prophétie de Malachie, et que l’on retrouve aussi dans l’antienne O Oriens, et qui évoque la grâce incréée de Dieu répandant la paix parmi les hommes, à l’appellation « Orient venu d’en haut », tout se rapporte à la conversion des symboles païens en indicateurs de la Divinité du Christ. Par ailleurs, il y a comme un oxymore dans la formule « Orient venu d’en haut », (en grec ἐξ ὕψους ἀνατολὴ) : l’Orient, par définition, ne saurait que s’élever depuis les profondeurs de la nuit. L’hymnographe souligne donc ici encore le caractère transcendant de la Divinité enfantée en ce jour, et la transformation d’un culte rendu à la création en un culte vrai, rendu au Créateur. Ce tropaire montre donc la Nativité comme le début et la source de la Révélation, bien en aval de l’enseignement délivré par le Sauveur dans les synagogues de Palestine, et prouve bien que la Vérité du Christ n’est pas seulement un contenu moral proposé pieusement selon des catégories savantes, mais avant tout la personne même du Seigneur, qui se répand irrépressiblement aux intelligences humaines par la simple présence de Celui-ci dans notre vie.

Le kondakion de la Nativité, qui est le chef d’œuvre de saint Romain le Mélode, un hymnographe grec du VIe siècle, est plus difficile d’accès, en raison notamment du fait qu’il n’est que le début d’un très long texte bien plus explicite. Les phrases que nous en retenons sont des descriptions à première vue peu chargées de symboles. En voici le texte :

En ce jour la Vierge enfante l’Éternel,
Et la terre offre une grotte à l’Inaccessible.
Les anges se joignent aux pasteurs pour dire sa gloire,
Les mages s’avancent sous la conduite de l’étoile :
Car nous est né un enfant, le Dieu d’avant les siècles.

Il y a pourtant dans ce texte bien plus qu’un charmant tableau champêtre des collines de Bethléem remplies d’angelots jouant « des hautbois et des musettes » : chacun des éléments de ce divin jour est porteur d’un sens profondément théologique. Ainsi du premier vers, qui souligne l’immensité de l’amour de Dieu, qui condescendit à entrer, Lui qui est de toute éternité, dans les limites temporelles de la vie humaine, avec un début (« aujourd’hui ») qui annonce par là-même une fin, la fin sanglante sur la Croix. C’est sensiblement le même thème qui transparait dans le second vers, sous la modalité spatiale et non plus temporelle : Celui qui s’étend au-delà de toute chose créée accepte d’être contenu dans Sa propre création. De plus, les hommes n’ayant plus de place pour héberger Marie et Joseph dans leurs établissements, c’est « la terre », la création inanimée qui se porte au secours de la sainte famille. On notera que l’appellation « Inaccessible », tout en rappelant la nature divine de l’Enfant qui nait, rappelle aussi en négatif que le Seigneur, au moment de Son extrême fragilité, n’est pas reçu par les hommes : ce sont les hommes, héritiers de la chute d’Adam, qui se rendent Dieu inaccessible. Enfin, le parallélisme avec le vers précédent nous invite à comprendre que, sortant du sein du Temple Consacré qu’est la Vierge, devenue Reine de l’univers en contenant dans ses entrailles le Fils de Dieu, le Christ rejoint la terre, qui sera le nouveau terrain de la sanctification qu’Il opère, rendant possible le baptême et tous les sacrements qui répandent la grâce à travers la matière créée. Le vers suivant présente la réunion du monde céleste et du monde terrestre dans une même glorification, et rappelle l’identité de la louange humaine avec celle qui a lieu dans les cieux auprès du trône du Roi de gloire. La quatrième vers reprend la même exégèse que celle qui apparaît dans l’apolytikion, qui voit dans l’apparition de l’étoile l’instrument de la conversion de la religion naturelle des hommes. La fin du texte montre la Nativité comme la cause de ces bouleversements de l’ordre humain, indiquant ainsi que c’est bien dès ce moment que l’humanité, adjointe aux chœurs angéliques, entrevoit son salut alors que le « Dieu d’avant les siècles », pourtant si loin de la déchéance humaine, en assume les carcans pour en opérer la rédemption.

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