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De Rurik à Poutine : comprendre le conflit ukrainien par l’histoire

Oublié par les médias, le conflit dans l’est de l’Europe reste cependant brûlant et pourrait à n’importe quelle occasion empirer. Très souvent, la guerre dite du « Donbass » est réduite par la presse à un conflit d’ordre géopolitique entre d’un côté une Ukraine en quête d’indépendance et de l’autre une Russie poutinienne se rêvant en nouvelle URSS. Si ce conflit revêt un caractère hautement stratégique (lutte d’influence entre la Russie et l’OTAN), il faut également le resituer sur le plan historique afin d’en comprendre les fondements.

La première civilisation slave orientale a été fondée au neuvième siècle par le prince Rurik, noble scandinave. Selon les légendes russes, il aurait été appelé par les élites de ce qui correspond aujourd’hui à la Russie occidentale afin de régner sur les Slaves de l’est et permettre l’unité des tribus divisées et mal organisées. Rurik est un « Varègue », c’est à dire un membre de cette caste de guerriers scandinaves qui utilise les fleuves d’Europe orientale afin de rejoindre Constantinople, et d’y servir comme mercenaires pour les Byzantins. Il installe sa capitale à Novgorod dans le nord, mais son successeur Oleg le sage lui préfère Kiev (prise en 882) sur le Dniepr plus au sud, devenue par la suite le véritable centre politique, économique et culturel de la région. On parle de la Rus’ de Kiev pour désigner cette première civilisation unifiée des Slaves de l’est. C’est par la ville de Kiev qu’en 988 le monde slave entre en contact avec la religion chrétienne. Cherchant probablement à développer les intérêts économiques de son peuple et à créer de nouvelles routes commerciales en mer Noire, le grand prince Vladimir (règne de 980 à 1015) décide de se convertir au christianisme de rite byzantin. Son peuple se convertit lentement, même si les traditions païennes vont se perpétuer pendant plusieurs siècles encore. La ville de Kiev devient par la suite le centre de diffusion du christianisme dit « orthodoxe », Vladimir fait venir des architectes et artistes grecs depuis l’empire byzantin. C’est durant cette période que sont posées les premières pierres de la cathédrale Sainte-Sophie de Kiev (aujourd’hui intégrée au patrimoine de l’UNESCO). C’est également durant ce premier âge d’or que les slaves orientaux se dotent de leur alphabet hérité des moines Cyrille et Méthode. L’apogée de cette civilisation est atteint sous le règne de Iaroslav le sage (règne de 1019-1054) qui consolide l’unité de son royaume en lui donnant ses premières lois de succession.

Après sa mort en 1054 ses fils se divisent le territoire en principautés, et la Rus’ de Kiev sombre dans l’anarchie et les guerres de succession entre les princes Riourikides. C’est cette division de la première civilisation slave orientale qui permet aux Mongols de balayer les slaves au XIIIe siècle. Les petites principautés deviennent les vassaux du grand Khan et lui payent chaque année un tribut. Kiev est détruite (1237) comme la plupart des grandes villes, le centre politique et culturel des slaves orientaux se déplace du sud vers le nord, vers la cité marchande de Novgorod dans un premier temps puis peu après vers la ville de Moscou.

L’Ukraine qui veut dire en russe « région située à la frontière » ou « borderland » en anglais est géographiquement composée de plaines, ce qui permet aux cavaliers mongols de s’y déplacer rapidement et d’y jouir d’une supériorité militaire incontestable. La grande plaine ukrainienne leur sert de base afin de lancer des raids contre les royaumes voisins : la Pologne, la Hongrie, ainsi que les principautés slaves du nord. Après la division de l’empire mongol, cet immense khanat qui s’étend de la Pologne aux plaines du Kazakhstan actuel devient la « Horde d’Or » et prend Saraï pour capitale, le grand Khan Ozbeg décide de se convertir à l’Islam probablement pour renforcer ses liens avec la Perse et le Moyen-Orient. Alors que les Mongols (appelés Tatars également) menacent l’Europe orientale, le grand duché de Lituanie sort victorieux de la bataille des « eaux bleues » en 1362 et s’empare de la partie occidentale de l’Ukraine. Ainsi cet état balte et catholique se retrouve avec une forte population slave orthodoxe. Formant avec son voisin polonais un ensemble politique très puissant, la Pologne-Lituanie, il tente de développer le catholicisme en Ukraine et mène une politique de latinisation du culte chrétien. Cela explique par exemple l’existence de l’église grec-catholique ukrainienne, appelée également église uniate, qui, bien qu’ayant un rite grec et oriental, est subordonnée à la papauté romaine. La ville de Kiev devient alors un lieu d’affrontements théologiques et politiques entre l’Église orthodoxe et les uniates catholiques. Cette séparation politique du pays explique également l’écart culturel, religieux, entre les Ukrainiens de l’ouest et ceux de l’est. Alors que l’ouest sous domination polono-lituanienne est pénétré par les idées de la Renaissance et par l’influence du catholicisme, l’est reste culturellement plus affilié à la tradition orientale et orthodoxe. De plus, avec l’érosion du pouvoir mongol, apparaît une nouvelle structure politique : les hetmanats cosaques. Ces territoires sont peuplés par des populations très variées et mélangées (Tatars, Juifs, slaves fuyant le servage) qui servent comme mercenaires pour les puissances régionales (Pologne-Lituanie, Horde d’Or, Moscovie...) Les cosaques jouissent d’une grande liberté individuelle ainsi que d’une organisation politique proche de la démocratie tribale, l’Hetman est élu à vie par un conseil de cosaques. L’Ukraine se divise pour plusieurs siècles en aires géographiques et culturelles (ouest dominé par les Polono-lituaniens, sud par les Tatars de Crimée, nord et est par les cosaques).

Cependant alors que Kiev est sous domination catholique, les princes russes du nord considèrent toujours ces territoires comme des territoires perdus à reconquérir, des parties intégrantes de la civilisation russo-orthodoxe. Le tsarat de Russie fondé en 1547 par Ivan IV se rêve en « Troisième Rome » rassemblant l’ensemble des slaves orthodoxes,y compris donc, l’Ukraine. La Pologne-Lituanie devient autant un ennemi politique qu’un ennemi religieux à cause de sa politique de « catholicisation » des slaves. Pendant le « temps des troubles » (guerres de successions russes du début du XVIIe siècle), la noblesse polono-lituanienne tente même d’imposer un tsar catholique aux Russes. Il faut attendre 1667 et la trêve d’Androussovo pour voir les Russes reprendre la main sur la partie orientale de l’Ukraine, tandis que l’ouest reste fermement sous domination polono-lituanienne. Peu à peu l’état polonais va imploser à cause de la trop grande puissance et indépendance de sa noblesse, ce qui aboutit en 1793 au partage final du pays entre la Russie, la Prusse et l’Autriche : sans rival de taille en Europe orientale, la Russie est libre d’occuper toute l’Ukraine.

Pour les Russes, la réoccupation de l’Ukraine signifie la réunion finale des peuples slaves dans un ensemble politique commun : l’empire russe, pour une partie des Ukrainiens, signifie surtout se faire dominer par un état despotique qui détruit successivement les organes locales du pouvoir : par exemple la disparition des hetmanats cosaques et des libertés dont ceux-ci jouissaient (dissolution des hetmanats en 1764 par l’impératrice Catherine et importation du servage). De plus l’empire entreprend une politique de peuplement en Ukraine en y faisant venir des colons slaves orthodoxes. L’est reste donc culturellement proche du voisin russe alors que l’ouest devient le foyer des contestations autonomistes. Le clivage entre les Ukrainiens de l’est et de l’ouest va persister avec le temps, même si ces deux territoires font partie du même ensemble politique : d’abord l’empire russe puis par la suite l’URSS. Sous Staline, l’Eglise orthodoxe, bien que persécutée, ne fut pas l’objet d’autant d’acharnement que l’église uniate, le catholicisme étant dès le départ un ennemi identifié pour les communistes. L’Holodomor, famine organisée par les autorités de Staline qui fit entre 2,6 et 5 millions de victimes, fut interprétée comme une volonté de casser les velléités indépendantistes. Les persécutions anticatholiques ont continué jusqu’à Gorbatchev.

De nos jours ce clivage entre est et ouest est flagrant. En 2014 la partie ouest du pays a activement soutenu le coup d’état contre le gouvernement Ianoukovytch ; inversement, les régions de l’est et du sud ont connu des insurrections importantes en raison de la volonté d’interdire le russe comme langue administrative. Les régions touchées sont les villes comme Odessa, Donetsk ou la Crimée. La Russie de Poutine s’est appuyée sur une rhétorique de menace contre les slaves afin de justifier son intervention aux côtés des séparatistes, désignant l’Ukraine comme une première étape dans la guerre menée par l’Occident contre les Slaves. De l’autre côté, chez les partisans de l’adhésion à l’Union Européenne on critique la Russie pour ses ambitions impérialistes, l’Ukraine y est montrée comme un rempart contre l’avancée russe en Europe orientale. Cette mentalité russophobe qui peut exister chez certains Ukrainiens s’explique justement par cette histoire d’occupation. Les Ukrainiens de l’ouest ont mal vécu l’annexion de leurs pays après la Première Guerre mondiale et bien avant sous Catherine : pour eux l’avancée russe vers l’ouest a toujours été synonyme de diminution des libertés et de l’autonomie politique. Cela peut expliquer par exemple le succès qu’ont pu rencontrer les nazis quand ceux-ci ont créé la division SS Galicie (composée d’Ukrainiens) pour faire la traque aux partisans communistes et aux Polonais.
Force est de constater que ce conflit reposant sur des questions stratégiques et économiques a cependant des fondements historiques et culturels forts : la volonté des Russes de réunir ce qu’ils considèrent comme les territoires slaves historiques, la soif d’indépendance et d’autonomie des Ukrainiens de l’ouest, la proximité culturelle entre les Ukrainiens de l’est et leurs voisins russes. Les territoires de l’est ukrainien sont d’ailleurs nommés « Novorossyia » après la conquête de la Crimée par l’impératrice Catherine (1792). Cela fait fortement échos à la volonté des séparatistes du Donbass de créer un état de « Nouvelle-Russie » dans le sud et l’est ukrainien.

Cette guerre civile ne peut nous faire oublier les liens de fraternité historique entre Russes et Ukrainiens : le christianisme orthodoxe reste majoritaire en Ukraine, la langue russe y est parlée dans une large partie du pays ... Séparer l’Ukraine de la Russie, c’est séparer deux entités issues de la même civilisation, de la même racine, du même héritage. Sans renier les différences entre les deux pays qui existent, force est de constater que leurs cultures sont intrinsèquement liées. Si l’on s’intéresse à l’héraldique, on remarque que le symbole de l’Ukraine est un faucon stylisé, le « tryzub », symbole scandinave hérité de la dynastie riourikide qui a dominé les deux pays pendant plusieurs siècles. Ironie de l’histoire : aujourd’hui ce symbole est largement utilisé par des mouvements russophobes d’extrême droite au côté du wolfsangel, symbole hérité du troisième Reich.

leParabalani

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