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Conférences de Carême de l’abbé Iborra : L’avarice et la cupidité (2/3)

II. L’avarice et la cupidité : analyse

1 – Définition

Revenons sur cette définition : « un amour immodéré de possessions ». Si, selon saint Thomas d’Aquin et Aristote avant lui, c’est la mesure qui fait la vertu – in medio stat virtus –, c’est la démesure qui fait le vice. Et cela par excès ou par défaut. Dans le cas qui nous intéresse, la vertu est la libéralité, ou générosité, et les deux vices opposés sont, par excès, la prodigalité et l’insouciance, et par défaut l’avarice ou la cupidité. Le fondement de la vertu est en effet notre relation à Dieu, une relation de créature. Être créé, c’est être donné à soi pour entrer dans la réciprocité du don, et donc se donner à celui qui nous a donné l’être. Le fondement, c’est la relation, c’est l’échange des dons. Ce que nous vivons d’ailleurs de manière éminente à la messe : ce que nous donnons – pain et vin – nous est rendu eucharistié : corps et sang du Christ.
Comme le dit saint Paul : « Qu’as-tu que tu n’aies reçu ? » (1 Cor 4, 7). D’où la parole de l’évangile : puisque « vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement » (Mt 10, 8). La base, chrétienne, de notre relation aux biens, c’est donc de les acquérir pour notre sécurité et pour notre bien-être, sans nous y attacher, car ceux qui ne sont pas consommés sont destinés à être partagés ou transmis. En effet, dit saint Paul : « Nous n’avons rien apporté dans le monde, et de même nous n’en pouvons rien emporter » (1 Tm 6, 7).

L’avarice et la cupidité sont donc des pathologies de notre rapport aux choses. Saint Paul le dit clairement : « Mortifiez la cupidité, qui est une idolâtrie » (Col 3, 5). C’est en effet du pélagianisme : c’est croire que l’on peut se garantir du mal par ses propres forces ; c’est croire, plus profondément, que l’on peut se sauver sans l’aide de Dieu ; c’est manquer de confiance en la providence en cédant à une boulimie de richesses censées nous protéger d’un avenir incertain. « Tout être qui possède en abondance s’estime trop pauvre », note finement saint Ambroise (Sur Naboth le pauvre, 50). Et on assiste à ce paradoxe, si bien croqué encore une fois par La Bruyère : « S’il est vrai que l’on soit pauvre de toutes les choses que l’on désire, l’ambitieux et l’avare languissent dans une extrême pauvreté » (Caractères, Des biens de fortune, 49). Cela me rappelle ce ministre accusé de détournement de fonds et qui se faisait à peu près cette réflexion : « Avant j’aspirais à des biens à ma portée ; quand mes revenus ont augmenté, j’ai aspiré à biens de premier ordre, tableaux de maîtres au lieu de copies, etc. Alors j’ai découvert que je n’avais pas encore les moyens de mes nouveaux désirs, si bien que j’ai détourné des fonds pour mettre mes moyens, pourtant plus élevés, au niveau de mes désirs qui l’étaient encore davantage ». Morale de cette histoire : quel que soit le niveau de ses revenus, on est toujours le pauvre de quelque chose, le pauvre de quelqu’un que l’on envie. Et cela autorise, croit-on, tous les comportements.
C’est en cela que la cupidité ou l’avarice est un péché capital : elle est à la source de beaucoup d’autres. Ceux que j’ai énuméré tout à l’heure, et en particulier fraude et violence, pour acquérir et conserver. Elle se caractérise par trois dimensions : l’attachement du cœur à l’argent, le désir d’acquérir sans cesse et l’opiniâtreté dans la possession.

2 – Extension

L’avarice et la cupidité portent essentiellement sur l’argent – dont le symbole est l’or – mais elles ne se bornent pas qu’à lui. Elles s’étendent à tous les biens matériels : tableaux de maîtres, propriétés à la ville ou à la campagne, mais aussi montres de prix – sans lesquelles vous n’êtes rien ! – , barbouillages d’artistes contemporains dont on espère tirer une plus-value en bernant plus snobs que soi, jusqu’à l’or lui-même serré compulsivement dans une cassette ou aujourd’hui dans le coffre d’une banque. Pour tous ces biens désirables, l’argent est un formidable moyen d’acquisition parce qu’il est polymorphe : divisible à l’envi, il est convertible en biens de toute sorte. C’est l’intermédiaire parfait. Il peut même prétendre acquérir des biens non matériels, même si le Cantique des Cantiques dit : « Qui offrirait toutes les richesses de sa maison pour acheter l’amour ne recueillerait que mépris » (Ct 8, 7). On sait bien que l’argent peut corrompre, ne serait-ce que le jugement. La Bruyère, toujours lui, s’en fait l’écho dans un passage à portée universelle et à l’ironie mordante : « Si le financier manque son coup, les courtisans disent : c’est un bourgeois, un homme de rien, un malotru ; s’il réussit, ils lui demandent (la main) de sa fille » (Caractères, Des biens de fortune, 7).
L’avarice ne se borne pas aux biens matériels. Si on peut être avare de son argent, on peut l’être aussi de son temps, que l’on ne consacrera qu’aux personnes ou aux activités qui nous paraissent dignes de nous. On peut être aussi avare des positions que l’on occupe, des charges que l’on tient, même quand elles sont bénévoles et ne pas vouloir les céder à d’autres.

Plus subtilement encore l’avarice ou la cupidité peut s’étendre aux biens spirituels eux-mêmes. Les docteurs de l’Église parlent d’avarice spirituelle, notamment dans la vie de prière. On convoite les retombées sensibles de l’expérience de Dieu. Il y a toute une littérature, d’origine anglo-saxonne souvent, bien pragmatique donc, qui détaille l’intérêt qu’il y a à prier, à méditer, voire à pardonner : cela réduit le stress, augmente le bien-être, éloigne les causes de cancer ou de maladie cardio-vasculaire, etc. Tout cela n’est en fait qu’illusion, cupidité spirituelle : pour reprendre une expression de saint François de Sales dans un de ses sermons, c’est viser « les consolations de Dieu plutôt que le Dieu des consolations ».
S’y ajoute l’avarice spirituelle qui veut que se prolongent ces consolations quand elles sont données alors qu’elles ne sont souvent que des amorces de la vie spirituelle. Saint Paul, suivi en cela par tous les mystiques, souligne que vient le temps du sevrage : au lait sucré des commencements de la dévotion succèdent les nourritures solides et parfois amères de l’âge adulte. Pénétrer dans la nuée, à la suite de Moïse, c’est non seulement entrer dans l’intimité divine mais c’est aussi, et pour la même raison, entrer dans un univers qui nous est étranger et qui se traduit par le sevrage de nos facultés d’appréhender le réel, en particulier la sensibilité et la connaissance. C’est pourquoi les auteurs mystiques parlent volontiers de nuit des sens et de nuit de l’esprit. On ne sent plus rien, on ne voit plus rien, c’est à peine si l’on veut encore quelque chose dans ce désert spirituel. Face à cette radicalisation du cheminement de l’esprit dans sa marche vers la Terre promise, on a parfois envie, comme les Hébreux de jadis, de regretter les oignons et les viandes d’Egypte, s’arrêter à un stade antérieur de notre vie spirituelle. Saint Jean de la Croix s’est fait le guide des âmes ainsi désemparées par ce qu’elles percevaient pour une régression, à cause de ce sevrage, et il leur a fait entrevoir l’aurore qui allait briller au terme de leur nuit ; tandis que sainte Thérèse de Jésus conduisait ces mêmes âmes à travers les dédales du Château intérieur vers le diamant qui brille au centre, celui de la chambre nuptiale.

3 – Gravité de ce péché capital

Comme on le voit, l’avarice ne concerne pas que les biens matériels et peut engourdir l’âme à la recherche de Dieu. Combien plus engourdit-elle les âmes qui ne le recherchent guère ! A ceux à qui on n’a donné d’autre horizon que confort et consumérisme, elle ne fait qu’attiser la cupidité, l’envie, la jalousie. La course aux biens matériels désagrège l’ordre social voulu par Dieu et fondé sur la charité, qui est avant tout don, et don de soi. L’argyrophilie, le goût de l’argent, mine jusqu’aux familles les plus unies, les faisant parfois éclater au moment des successions. Elle enferme les individus sur eux-mêmes et sur leurs prétendus besoins. Elle abrutit l’âme en la détournant de ces biens immatériels que l’on peut posséder en les partageant, comme les biens de la culture. Saint Jean-Paul II disait même que la foi grandit on la donne, quand on la partage (Redemptoris missio, 2). Ce qui n’est pas le cas d’un portefeuille d’actions du CAC 40 !

L’accaparement des biens de la nature par les avares et les cupides que nous sommes tous devenus avec la culture matérialiste dans laquelle nous baignons est aussi bien synchronique que diachronique. Comme le dénonçait Benoît XVI avant même François, une minorité d’individus s’arroge la majorité des richesses de la planète, en termes de matières premières, de biens de consommation et d’actifs financiers. Je lisais il y a peu que s’il y a vingt ans il fallait 350 milliardaires pour se partager la moitié des richesses du monde, il n’en fallait plus qu’une soixantaine en 2016 et 26 aujourd’hui ! Quant à l’écart des revenus, en France, il ne cesse de se creuser. Les revenus des plus riches croissent plus vite que ceux des autres : il y a une accélération dans la progression de l’écart. Dit autrement, le millième supérieur de la population voit ses revenus augmenter proportionnellement plus vite que les autres fractions. Il faudrait que le patron de Renault quitte sa charge sans parachute doré pour ralentir quelque peu l’envolée de la statistique !
Je parlais d’accaparement synchronique : celui-ci vaut de l’individu comme du groupe national. Il y a, si l’on veut, une avarice collective. On sait par exemple que les habitants des Etats-Unis consomment une fraction largement supérieure des ressources de la planète relativement à leur proportion dans la population mondiale. A cet accaparement au temps présent, aujourd’hui, s’ajoute un accaparement diachronique, pillant le futur au profit du présent, tous les Etats ou presque vivant désormais à crédit. L’emballement du consumérisme aboutit à des dettes souveraines incommensurables qui pèsent sur les générations à venir tandis que l’exploitation des ressources pose la question de leur renouvellement dans les siècles, voire les décennies à venir. Comme vous le voyez, et sans tomber dans le catastrophisme du défunt Club de Rome des années 70, l’avarice et la cupidité sont aussi des problèmes d’économie politique ! La doctrine sociale de l’Église lui répond en privilégiant la sobriété et la culture des biens immatériels, continûment divisibles, qui rassasient davantage l’âme que les biens matériels, eux qui ne sont pas divisibles à l’envi et qui ne sauraient par nature satisfaire le désir, même égaré, d’êtres spirituels faits pour l’infini.

Avarice et cupidité sont des vices graves. Elles font bon marché des vertus théologales. Tout d’abord de l’espérance : l’accumulation de biens que réalise l’avare dénote une crainte par rapport à l’avenir. Elle s’oppose à l’enseignement évangélique sur la providence : « Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice, et tout cela – la nourriture, le vêtement – vous sera donné par surcroît. Ne vous inquiétez donc pas du lendemain ; demain s’inquiétera de lui-même. A chaque jour suffit sa peine » (Mt 6, 33). Leçon toujours indigeste pour les anxieux, vous en conviendrez, qui craignent continuellement et souvent à juste titre des lendemains difficiles. Mais encore une fois, c’est céder à une attitude pélagienne, qui exclut plus ou moins Dieu du gouvernement de notre vie. Parfois le fait d’être surpris par le manque – dans tous les domaines – a des vertus et nous permet de franchir un cap spirituel.
Avarice et cupidité s’opposent aussi bien sûr à la charité : elles s’opposent avant tout à la libéralité, cette saine générosité qui nous invite à partager nos biens avec ceux qui manquent du nécessaire et parfois même d’un peu de superflu. Elles consistent à renverser la hiérarchie des biens, en privilégiant les biens finis, matériels, au Bien infini, immatériel, qu’est Dieu. Enfin, elles s’opposent à la foi qui nous enseigne, même si c’est en clair-obscur, que l’au-delà est préférable à l’en deçà. Or l’avare reste désespérément attaché à ce monde-ci, transitoire et passager, se fermant aux splendeurs du siècle à venir, la gloire même du visage de Dieu. A cet égard, le transhumanisme signe le triomphe de l’avarice en tous ses états : préférer finalement la misère de cette figure abîmée du monde, celui de la création au monde régénéré du Ressuscité dans la gloire de son Père !

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