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Conférences de Carême de l’abbé Iborra : L’avarice et la cupidité (1/3)

Parler des péchés capitaux, c’est parler de soi. C’est ce dont je me suis rendu compte en préparant ces conférences. Et cela d’autant mieux, si je puis dire avec un clin d’œil, que le premier Père de l’Église à les avoir systématisés, avant même Jean Cassien ou Grégoire le Grand, n’est autre qu’Evagre le Pontique, né, comme chacun sait, à Ibora – avec un seul r –, une petite cité d’Asie mineure...
Plus sérieusement, dès que l’on explore ce que sont gourmandise, impureté, avarice, acédie, colère, paresse, vaine gloire et orgueil, selon la liste d’Evagre, on ne peut que se sentir concerné, et découvrir, à sa plus grande honte, que ces penchants, ces pensées mauvaises, ces λογισμοί, comme il le dit, ne cessent guère de s’agiter en nous pour nous entraîner sur la voie du péché.
Aujourd’hui nous abordons l’avarice, flanquée de sa complice la cupidité, deuxième des péchés capitaux selon l’énumération qu’en donne le Catéchisme de l’Église catholique (1992). On pourrait dire qu’aujourd’hui face à celui qui est se dresse celui qui a !

I. L’avarice et la cupidité : portraits et figures

1 – Quelques portraits

Penser à l’avarice ou à la cupidité, c’est peut-être d’abord laisser surgir en nous une galerie de portraits qui nous ont frappés un jour ou l’autre.
Voici par exemple celui de l’Avare de Molière, familier de nos années d’apprentissage des lettres, avec la figure burlesque d’Harpagon, hanté par le sort de sa cassette pleine d’or. Figure qui se révèle aussi, à l’examen, d’une terrifiante cruauté puisque l’avare est capable de sacrifier le bonheur de ses enfants à des mariages arrondissant encore plus une fortune qui à tout autre que lui paraîtrait suffisante, et ce au nom de l’ἁρπαγή, la rapacité et la cupidité qui se sont emparées de lui.
Voici encore la figure du Gollum de Tolkien, idolâtre de son precious, « son précieux », de la matérialité même de cet anneau dont il n’a pas saisi qu’il est en fait un instrument de pouvoir bien plus redoutable, qui cherche précisément à retourner à son véritable possesseur, celui qui l’a forgé. Figure dérisoire donc, possédé par celui qu’il croit posséder, prêt au meurtre pour reprendre un objet qui a en fait délaissé celui qui n’est qu’un pathétique avatar du véritable maître, le redoutable Sauron.

Bornons-nous à ces deux portraits. Si l’un comme l’autre relèvent finalement et de la comédie et de la tragédie, ils nous révèlent bien aussi ce que la sagesse populaire a toujours affirmé : l’argent – symbolisé ici par l’or –, s’il est un bon serviteur est un bien mauvais maître. Par un renversement dialectique saisissant, celui qui croit le posséder est en fait possédé par lui. Fasciné par ce qu’il y a de plus précieux dans le monde matériel, l’homme – ou l’elfe et le nain, si nous aimons lire Tolkien et son Silmarilion – déchoit de ce pour quoi il est créé : le monde de l’esprit. Il en vient à perdre toute figure humaine, à l’instar du Fafnir ou Fafner des légendes germaniques, ce nain ou ce géant qui se transforme en terrifiant dragon, accroupi sur son fabuleux trésor, veillant sur l’or qu’il a dérobé et amassé. L’avare, le cupide, celui qui cherche à accaparer les biens de la nature et à les transmuter en trésor, se transforme lui-même en bête infrahumaine, capable des pires exactions. Saint Thomas d’Aquin, à la suite de saint Grégoire, en énumère la liste : trahison, fraude, fourberie, parjure, inquiétude, violence, endurcissement du cœur (Somme de théologie II-II, 118, 8). D’un cœur devenu aussi dur que les écailles du dragon...

2 – Analogies

Saint Paul se fait l’écho de ce naufrage spirituel dans sa 1re lettre à Timothée : « Quant à ceux qui veulent amasser des richesses, ils tombent dans la tentation, dans le piège, dans une foule de convoitises insensées et funestes, qui plongent les hommes dans la ruine et la perdition ». Car, conclut-il, « la racine de tous les maux, c’est l’amour de l’argent, la φιλαργυρία. Pour s’y être livrés, certains se sont éloignés de la foi et se sont transpercé l’âme de tourments sans nombre » (1 Tm 6, 9-10).
Renversement dialectique, disais-je : ces riches vivent comme des misérables. La Bruyère s’en fait l’écho : « Il y a des gens qui sont mal logés, mal couchés, mal habillés, et plus mal nourris ; qui essuient les rigueurs des saisons, qui se privent eux-mêmes de la société des hommes, et passent leurs jours dans la solitude ; qui souffrent du présent, du passé et de l’avenir ; dont la vie est comme une pénitence continuelle, et qui ont ainsi trouvé le secret d’aller à leur perte par le chemin le plus pénible : ce sont les avares » (Caractères, De l’homme, 114). L’avare, de riche qu’il est, laisse ainsi entrevoir, par son comportement extérieur, l’extrême pauvreté qui l’habite. Saint Basile de Césarée ne s’y est pas trompé lorsqu’il lui lançait à la face : « Oui, tu es pauvre, tu ne possèdes aucun bien : tu es pauvre d’amour, pauvre de bonté, pauvre de foi en Dieu, pauvre d’espérance éternelle » (Hom. sur Luc 12, 8).

A quoi pourrait-on comparer l’avare et le cupide ? Peut-être bien à l’un de ces trous noirs dont l’astrophysique contemporaine soupçonne l’existence dans les espaces illimités de l’univers. Ces étoiles qui, ayant un jour explosé, se sont effondrées sur elles-mêmes et dont la densité est devenue telle qu’à l’instar des cupides elles attirent tout à elles, ne cessant d’absorber ce qui passe à leur portée comme de gigantesques araignées sur leur toile ; et qu’à l’instar des avares, elles empêchent même les photons, à la masse pourtant dérisoire, d’échapper à leur attraction. C’est d’ailleurs pour cela que ces masses si denses sont invisibles et même noires sur le fond lumineux des galaxies : aucune lumière ne peut en émaner. Extrêmement riches, elles font figure de pauvres par leur noirceur... Comme les avares de Molière ou de La Bruyère. Extrêmement denses, elles perdent leur luminosité d’étoiles, comme les Fafner et les Smaug perdent leur humanité en se transformant en reptiles crachant le feu et empestant le soufre...
A quoi pourrait-on encore les comparer ? Peut-être bien à celui qui a refusé de dépendre filialement d’un Père parce qu’il y a vu la dépendance de l’esclave victime d’un tyran. Autrement dit la créature qui, de manière contradictoire et absurde, s’est voulue autonome, affranchie de toute dépendance créatrice. En bref, le démon et tous ceux qu’il a pu berner, à commencer par nos premiers parents. Car qu’est-ce que le cupide sinon celui qui désire à l’infini, jusqu’à usurper la condition de Celui seul qui est infini par nature ? Qu’est-ce que l’avare sinon celui qui prétend tout retenir en sa main, à l’image du Pantocrator divin ? Double singerie de la plénitude et de la puissance divines...

Mais aussi symptôme d’une blessure profondément enracinée dans la nature humaine, justement blessée par le péché originel. Car désormais si Dieu n’est plus un Père plein de tendresse mais un lointain potentat, ne faut-il pas s’en défier ? Si le cosmos n’est plus l’écrin où l’on devait vivre mais un environnement hostile, ne faut-il pas accumuler toujours plus pour pouvoir s’en garder ? Si l’autre n’est plus l’aide bien assortie mais un concurrent dangereux ne faut-il pas là encore amasser pour s’en défendre ?
L’avarice et la cupidité sont ainsi le symptôme d’un désir de sécurité, d’un besoin de se prémunir de ce qui menace notre vie. Nécessité ontologique dans un monde devenu redoutable à cause du péché originel. Mais aussi nécessité pervertie par l’excès : saint Thomas d’Aquin, reprenant Aristote, dit que l’avarice est « un amour immodéré de possessions (immoderatus amor habendi) » (Somme de théologie II-II, 118, 1).

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