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Cathédrales françaises : un patrimoine unique au monde [Partie I]

Ceci est la première partie d’un long article sur les cathédrales françaises dont nos lecteurs auront le plaisir de trouver la suite dans les prochains jours.

Un motif propre à la culture française

Notre-Dame de Paris de Victor Hugo ou les Cathédrales de Rouen de Claude Monet, les dessins fantastiques de Viollet-le-Duc au même titre que la Bible d’Amiens de Ruskin, Chartres sous la plume de Péguy comme sous les brosses de Camille Corot… la liste est sans fin des avatars artistiques de la cathédrale, transfigurée par l’imagination créatrice des siècles récents. Si le roman (Balzac, Huysmans, Flaubert, Proust…) fait la part belle au colosse qui balise les horizons français, les arts visuels ne sont pas en reste, de La Cathédrale de Nicolas De Staël, solennel profil émergeant d’un fond bleu-nuit, à La Cathédrale de Rodin, fervent enclos de mains jointes pour l’éternité, tandis que Claude Debussy inscrit les notes de sa Cathédrale engloutie dans un climat légendaire, à peine troublé par la rumeur lointaine des cloches sonnant au fond des abîmes liquides où gît l’église disparue. Même filtré par les mots, les notes, les formes ou les couleurs, l’imaginaire de la cathédrale reste ainsi un formidable vivier, débordant le réel historique, artistique, religieux, social, symbolique du bâtiment. De ce point de vue, il est révélateur que son idée exaltée surgisse bien plus du génial délire verbal de Victor Hugo ("Toute l’église [Notre-Dame] prenait quelque chose de fantastique, de surnaturel, d’horrible, des yeux et des bouches s’ouvraient çà et là.") que des savantes études élaborées par plusieurs générations d’historiens au XXe siècle. Car avant la parution de Notre-Dame de Paris (1831), qui fit d’emblée du tout jeune auteur le “Shakespeare du roman” (Lamartine), nul n’avait songé à restituer ce Moyen Âge fantastique au sein duquel ce n’est plus la cathédrale qui domine la cité, mais cette même cité qui surgit de la cathédrale avec son réseau de ruelles tortueuses aux façades grimaçantes, grouillant de misérables et joyeux infirmes, comme les gargouilles pullulent sur les extérieurs tourmentés du prodigieux édifice, loin des modèles idéaux de Jérusalem, Rome ou Constantinople !

L’église du Veilleur

Dans son acception stricte, le terme de cathédrale désigne l’église la plus importante d’un diocèse , c’est-à-dire de l’entité administrative placée sous l’autorité de l’évêque, successeur des Apôtres et “surveillant” ou “veilleur” de ses ouailles comme le rappelle son étymologie, du grec Eπίσκοπος au latin episcopos : « Elle est l’église de l’évêque, du chef du diocèse, du successeur des Apôtres auxquels le Christ a confié la charge et le souci de l’évangélisation. » (Jean-Paul II, consécration de la cathédrale d’Abidjan, le 11 mai 1980). L’ecclesia cathedralis est donc l’église de la cathèdre, siège réservé au prélat. Enseigner depuis un siège relève d’une très antique tradition, le Christ ayant Lui-même, en son temps, respecté cette coutume pour enseigner les hommes sur terre avant de monter au ciel, où Il est « assis à la droite du Père ». Les Apôtres se plieront à ce rituel après sa mort et en transmettront la tradition à leurs successeurs. Placée dans l’abside des basiliques, la cathèdre est donc le siège épiscopal à partir duquel les premiers évêques s’adresseront à l’assemblée liturgique. En complément de cette disposition particulière, toutes les églises d’un diocèse réserveront symboliquement un siège au “veilleur”, en prévision de sa venue et pour attester la communion permanente du peuple de Dieu et de son clergé avec le prélat. À partir du concile de Nicée (325), l’évêque est convié à vivre sur le lieu même de son sacerdoce, presque toujours situé au cœur d’une cité dont il devient de facto le chef spirituel. Il n’aura de comptes à rendre qu’au pape, évêque de Rome, dont l’autorité est appelée à croître continûment jusqu’au Bas Moyen Âge sur le territoire de l’ancien empire romain d’Occident. En revanche, cette autorité sera mal acceptée par l’Église d’Orient, le patriarche-évêque de Constantinople refusant la primauté romaine notamment au motif que Rome n’est plus dans Rome dès 476 (écroulement de l’Empire occidental), qu’elle ne survit que dans la cité byzantine. Si la rupture entre les deux églises n’est appelée à intervenir officiellement qu’en 1054, c’est dès le Ve siècle qu’elles s’engagent sur des voies liturgiques ou artistiques très différentes. Loin des rutilances byzantines, c’est du génie particulier de l’Église d’Occident que la cathédrale sera le fleuron, puis l’emblème durable.

Un destin complexe

Dans le destin de la cathédrale, les intérêts de la religion, de l’architecture, de l’histoire de l’art, de l’urbanisme… sont mêlés de façon assez complexe. Une difficulté supplémentaire tient à cette idée, fortement ancrée dans la conscience collective, que la cathédrale serait médiévale par essence, gothique par définition, donc anachronique, n’offrant plus que le miroir nostalgique d’un monde disparu. En quelque sorte, il y aurait eu un « temps des cathédrales » comme il y aurait eu ailleurs, en d’autres époques, un « temps des pyramides » ou un « temps des châteaux-forts », postulat qui, au demeurant, n’est pas privé de tout fondement. Aussi l’histoire des cathédrales françaises convie-t-elle à un long voyage, de la douloureuse genèse des baptistères paléochrétiens aux rutilantes superstructures de béton, de verre et d’acier qui signalent l’aube du troisième millénaire. À la diversité historique et géographique, s’ajoute le gain de tous les progrès dans l’art de construire. Car, à toutes les époques, l’immuabilité de l’exercice rituel a paradoxalement offert à la cathédrale, belle et fonctionnelle tout à la fois, une gamme illimitée d’innovations architectoniques et techniques. Aussi, de l’aube du IVe siècle qui, à la suite de l’édit de Milan (Constantin et Licinius, 313), officialise la fonction de l’évêque et du bâtiment qui lui est dévolu, jusqu’à la première décennie du troisième millénaire, c’est à un étonnant cycle de mutations formelles que doit se confronter la réflexion historique, bien loin du cliché rétrograde d’une conception médiévale qui, par son exclusivité, relèverait plus du mirage romantique que de la mémoire historique.

Il n’est d’autre raison à la conception de cet édifice que sa mission de réceptacle du service divin célébré par l’évêque au profit de sa communauté. L’évêque, personnage primordial du monde chrétien, naît officiellement avec l’Édit de Milan, qui établit la liberté cultuelle au sein de l’empire romain. Et de même que le châtelain est le premier élément de définition du château, l’évêque devient la première marque d’identité de la cathédrale, édifice au sein duquel il est appelé à officier régulièrement. Son importance est si vite reconnue que le concile d’Arles, réuni en 314, donne une toute première liste de noms, sans doute incomplète mais significative de l’extension du christianisme dans les contrées occidentales et méridionales de l’Europe. Par sa forme, plus particulièrement dans sa version gothique, la cathédrale est indissociable du ciel ; sa fonction rituelle en exalte la réalité transcendante, son dynamisme ascensionnel en matérialise l’appel. Que, de près ou de loin, l’homme découvre l’extérieur de l’édifice ou qu’il en parcoure les espaces intérieurs, c’est toujours en levant les yeux qu’il en opère la captation visuelle. La démesure de l’édifice devient alors, en soi, protestation contre la petitesse du règne humain, proclamation qu’il n’est d’autre vraie vie que celle du Royaume des Cieux. Tout ce que saisit le regard dit cette démesure, presque toujours en termes de hauteur, de verticalité. Le temps n’en conserve pas moins toute sa place dans ce processus d’appropriation, un temps qui horizontalise en quelque sorte le génie du lieu sacré. Car, projetée vers le haut, la cathédrale forme aussi le cadre visuel du déploiement sonore de l’activité liturgique, offices ou messe, fondée sur l’expression orale, musicale, chorale, du Verbe. Métaphore de cet obscur mouvement qui réconcilie les principes du vertical et de l’horizontal, l’élévation de son architecture s’accorde à la superposition des voix exigée par la polyphonie dans le même temps que l’accroissement de sa longueur renvoie à l’inaltérable linéarité de la monodie grégorienne.

Gérard DENIZEAU

Illustration : La cathédrale Notre-Dame d’Amiens et sa polychromie recréée grâce à un procédé d’éclairage

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