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Arcanum Divinae (1880) et Casti Connubii (1930), les grandes encycliques fondatrices de Léon XIII et Pie XI sur le mariage chrétien

La mouvance « traditionnaliste » se réfère souvent surabondamment en matière de mariage chrétien à l’encyclique Casti Connubii, publiée le 31 décembre 1030 par le pape Pie XI. Sa rédaction dense, mais très structurée et argumentée puise à toutes les sources de l’Église, les citations se pressant sous sa plume : l’écriture sainte de la Genèse à saint Paul, les Pères de l’Église, saint Augustin et saint Thomas d’Aquin, la documentation du siège apostolique, bref bien des bonnes entrées de la tradition. Considérée pendant longtemps à tort comme la seule encyclique sur le mariage, elle approfondit un travail de cadrage et de mise en garde initié par Léon XIII dès 1880. Mentionnée par le concile Vatican II ainsi que dans le Catéchisme de l’Église Catholique, elle appartient sans doute au « top 10 » des encycliques encore un peu connues préconciliaires du XXe siècle. Elle fonde, en tout cas accélère les « préparations au mariage ». Bref, tous ces arguments concourent à la considérer comme une maison bâtie sur le roc et à l’étudier.

S’il considère et synthétise les différents thèmes abordés (doctrine authentique sur les biens du mariage, dénonciation d’erreurs de propositions), cet article tend plutôt à les remettre en perspective du contexte historique et sociétal. Reprenant le propos évangélique « qui vole un œuf vole un bœuf », le lecteur chrétien réalisera sans doute que l’appel à ne rien lâcher s’ancre dans des racines vieilles de quelques générations et des propos pontificaux qui se révélèrent prophétiques.

Cet article commente ces deux encycliques. En dehors de quelques autres références ciblées destinées à une mise en perspective, il ne constitue à l’évidence pas un essai et encore moins un traité sur le mariage, la structure familiale et leurs évolutions.

Pourquoi deux encycliques sur le mariage en 50 ans ?

Le XIXe siècle assiste à une cristallisation ample et ouverte de remise en cause du mariage chrétien et de séparation de plus en plus marquée de route entre l’Église catholique et les États. En France, si la révolution promulgua une loi sur le divorce en 1792 abrogée en 1816, le sujet redevint d’actualité, le rétablissant en 1884. En Allemagne, le chancelier Bismarck promeut la Kulturpampf, une politique religieuse destinée à rompre les liens entre Rome et l’Église d’Allemagne et à placer celle-ci sous la tutelle de l’État. Partout en Europe les idées communistes et socialistes se répandent [1], selon lesquelles la femme doit obtenir une véritable et complète émancipation, la famille bourgeoise doit disparaître et les rapports entre sexes doivent devenir une affaire personnelle, ne concernant que les individus intéressés et dans laquelle la société n’aura plus à intervenir. En 1880, Léon XIII publie Arcanum Divinae, une première encyclique sur le mariage, qui veut en rappeler le sens authentique et s’attacher à condamner le divorce.

Au tournant du siècle, les nuages s’amoncellent au-dessus du mariage chrétien, notamment en Europe de l’Ouest : poursuite de l’expansion du socialo-communisme avec la révolution de 1917, accélération de la mentalité de sécularisation et de plus grande séparation entre l’Église et les États, déclin de la natalité dû à la guerre de 1870 et plus encore celle de 1914-1918, essor du contrôle des naissances, notamment via le malthusianisme, et débuts de l’appel explicite à la contraception, poussée des penseurs libéraux, faisant feu de tout bois « dans les écrits, les représentations théâtrales, les romans, les récits « passionnés et légers », les projections cinématographiques, les discours radiophonés » (vocabulaire devenu désuet face aux likes des réseaux sociaux…). Tout cela tend à faire basculer le sacrement divin du mariage vers un contrat social déstructurant de la société.

1922. Le conclave des cardinaux élit Achille Ratti comme Pape Pie XI. Cet italien érudit, théologien, grand travailleur a le goût de l’ordre et de la discipline, à preuve d’ailleurs le plan très structuré de son encyclique : I, II, III. Le mariage chrétien subit de nouveaux assauts, la lutte s’infiltre partout. Toutes les indignations précédemment citées perdurent et certaines s’accélèrent : les années 30 voient les premiers manuels d’éducation sexuelle. La montée du nazisme et du fascisme avec leur néopaganisme promeut l’eugénisme (si le mot apparut pour la première fois en 1883, le régime nazi entérine la notion d’hygiène raciale et adoptera en 1933 la loi visant à éradiquer les maladies héréditaires par l’euthanasie d’enfants handicapés). En 1929, la crise financière et économique plonge nombre de familles dans la tourmente économique.

Le 31 décembre 1930, un demi-siècle après « son prédécesseur d’heureuse mémoire », Pie XI s’empare à son tour du sujet et publie l’encyclique morale Casti connubbi sur le mariage et sa dignité, plus précisément l’encadrement strict de la vie et surtout des rapports conjugaux et la réfutation de certaines idées. Le ton romain devient grave. Si le premier auteur titra son encyclique « Sur le mariage chrétien », le second se montre beaucoup plus systématique, exhaustif et précis en indiquant « Sur le mariage chrétien considéré au point de la vue de la condition présente, des nécessités, des erreurs et des vices de la famille et de la société. ». Si le vocabulaire du premier auteur s’avérait assez lissé et policé, le contraste frappe avec le registre employé par le second ne manque aucune occasion de fustiger à chaque page ce qu’il considère comme des décadences : cette « institution méprisée », les « vices les plus ignominieux », ces « iniquités », les « abominables dégénérescences », les « abus si pernicieux ».

Comme indiqué, la solidité de cet enseignement prend racine à des sources irréfragables. Ce sont d’abord l’Écriture Sainte avec la Genèse bien sûr, les Évangiles et au premier chef celui de saint Matthieu, ce qui n’a rien de très surprenant (l’Apôtre a été fonctionnaire, et a une tournure d’esprit sans doute plus naturellement portée sur les prescriptions civiles, qui sont aussi au cœur du débat entre Jésus et les Juifs, et entre l’Église et l’État), puis Saint Paul et notamment lettre aux Ephésiens. Sont ensuite appelés au banc des témoins Saint-Augustin -très largement- et Saint Thomas d’Aquin -aussi très largement, une roborative compilation de Pères de l’Église, d’auteurs chrétiens, de plusieurs papes (Innocent III, Honorius II, Pie VI…), de quelques Conciles et abondamment celui de Trente, et enfin du Code de Droit Canon dans sa version de 1917.

Par la suite, l’expression « l’encyclique » concernera en priorité Casti connubbi, les références à Léon XIII étant spécifiées.

Exposé des encycliques sur les biens du mariage

Au lieu de détailler les assertions de l’encyclique, ne faut-il pas plutôt ici toucher et sentir les éléments conducteurs ?

Les fondements d’une juste interprétation

La Genèse relate l’institution du mariage au Paradis terrestre en la personne de nos premiers parents, Adam et Eve. Souillé par le péché originel, sa rénovation divine s’opère par le Christ, qui l’établit à la dignité de sacrement. Cette rénovation passe par l’anoblissement des noces de Cana par sa présence, puis par la réprobation de certaines mœurs et enfin par a formulation en qualité de législateur suprême de la règle sur le mariage condamnant l’adultère. Ce sacrement, confié à l’Église, signifie l’union indissoluble de Jésus-Christ et de l’Église, son épouse.

Les biens du mariage

La génération des enfants

Enjoignant Adam et Ève, le Créateur a voulu se servir du ministère des hommes pour la propagation de la vie : « Croissez et multipliez-vous et remplissez la terre ». L’enjeu étant d’honorer Dieu, Le connaître, L’aimer, c’est donc un devoir d’accueillir les enfants avec amour, de les nourrir avec sollicitude, de les élever religieusement.

Mais la génération naturelle de la vie communique le péché originel : « Sans doute les époux chrétiens, même s’ils se sont sanctifiés eux-mêmes ; ne sauraient transmettre leur sanctification à leurs enfants. » Il appartient dès lors aux parents d’offrir leurs fils à l’Église pour qu’elle les regénère par le baptême, en rappelant cette remarque évangélique : « Lorsque la femme a engendré son enfant, elle cesse aussitôt de se rappeler ses souffrances, à cause de la joie qu’elle ressent, parce qu’un enfant est né dans le monde ».

La foi conjugale

Son premier aspect définit l’absolue unité conjugale du mariage chrétien, contracté entre un seul homme et une seule femme, avec cet appel : « Les rapports intimes doivent porter l’empreinte de la chasteté […] avec un sentiment profond de respect pour l’œuvre de Dieu. ».

Son deuxième aspect relève de la charité conjugale, qui ne se fonde pas que sur « une inclination purement charnelle, bien vite dissipée, bornée à des paroles affectueuses. […] mais résidant dans les sentiments intimes du cœur, et aussi – car l’amour se prouve par les œuvres – manifestée par l’action extérieure ».

Le troisième et dernier aspect s’appelle l’ordre de l’amour, thème central de la « primauté du mari sur la femme » sur lequel nous reviendrons plus loin.

Le mariage comme sacrement

Le mariage est indissoluble, ce verset revenant trois fois dans le texte :« Ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas ». Seule la mort pourra rompre l’indélébile union nuptiale, reprenant même son prédécesseur Pie VI : « le mariage garde ce caractère de lien perpétuel qui, depuis l’origine, est de droit divin, tellement inhérent au mariage qu’aucune puissance politique n’a de prise sur lui. ».

S’il n’y a pas ce lien perpétuel, alors ce n’est pas un mariage, mais une « union illicite incompatible comme telle avec la loi divine ». Suit une énumération des biens qui découlent de l’indissolubilité : le gage certain de la pérennité que réclame l’acte généreux par lequel ils livrent leur propre personne, un rempart contre les tentations d’infidélité, la crainte du temps de l’adversité ou de la vieillesse, la sauvegarde de la dignité chez chacun des époux et l’aide mutuelle qu’ils se doivent, la tutelle et l’éducation des enfants -qui doit se prolonger durant de nombreuses années et le bien public de la société.

Comme sacrement, dont le consentement conjugal marque le signe, il augmente la grâce sanctifiante, élève et perfectionne les forces naturelles. Les époux doivent toutefois coopérer à la grâce, « cultiver et développer les semences de la grâce qu’ils ont reçue. »

Quelques mots sur l’évolution depuis le Concile de Vatican II

Il existe parfois une tentation d’opposer les fins du mariage et leur ordre de priorité dans leurs définitions préconciliaires et postconciliaires (notamment entre l’amour des époux et la procréation). N’en traitant pas ici, ce sujet pouvant faire l’objet d’une autre réflexion, citons néanmoins ces deux passages qui les ancrent dans la Tradition de l’Église.

Dans l’encyclique de Léon XIII : « En outre, le mariage, qui tend à la propagation du genre humain, au aussi pour objet de rendre la vue des époux meilleure et plus heureuse. Il le fait de plusieurs manières : par l’assistance mutuelle dans le support des nécessités de la vie, par un amour constant et fidèle, et par la mise en commun de tous les biens, par la grâce céleste qui émane du sacrement ».

Dans le catéchisme de saint Pie X et sa définition du mariage : « C’est un sacrement institué par Notre Seigneur Jésus-Christ, qui établit une union sainte et indissoluble entre l’homme et la femme et leur donne la grâce de s’aimer l’un l’autre saintement et d’élever chrétiennement leurs enfants. ».

Casti connubbi resta un socle pour la suite du Magistère pendant de nombreux pontificats. Un article de la revue d’éthique et de théologie morale [2], publié en 2018 par le prêtre parisien Jacques de Longeaux, en donne un honnête résumé :

« Dans Casti Connubii, le pape Pie XI entendait réagir contre la liberté sexuelle hors-mariage et les pratiques anticonceptionnelles dans le mariage. Les principes anthropologiques et théologiques qui y sont formulés seront repris dans tous les documents ultérieurs du magistère, jusqu’à Amoris laetitia : chaque être humain est le fruit d’un acte créateur personnel de l’Amour divin ; les parents sont les coopérateurs ou encore les ministres de cette œuvre divine ; l’enfant est un don qui leur est confié ; il doit naître et être éduqué dans le cadre du mariage, fondement de la famille ; en raison de la dignité propre de l’être humain, créé à l’image de Dieu et promis par la grâce de Dieu à la vie éternelle, la génération humaine ne peut pas être assimilée à la reproduction animale. Les deux questions sous-jacentes à l’encyclique sont celles de l’évolution de la condition féminine et de la compatibilité entre le sentiment amoureux et l’institution matrimoniale. »

Le concile Vatican II a introduit dans l’enseignement de l’Église sur le mariage et la famille une nouvelle perspective plus personnaliste, valorisant l’inclination personnelle des époux, la valeur et le sens chrétien de leur amour conjugal.

Dans l’encyclique Humanae vitae (25 juillet 1968 – HV), Paul VI traita de la contraception, prenant en compte l’enseignement du Concile sur la paternité responsable, la doctrine morale exposée par Casti Connubii, et l’enseignement de Pie XII sur le recours aux périodes naturellement infécondes de sexualité conjugale. Paul VI rappela que la séparation volontaire des deux significations constitutives de l’acte conjugal, union et procréation, reste toujours contraire à la volonté divine, quelle que soit l’intention et quelles que soient les circonstances.

Enfin Jean-Paul II développa quant à lui toute la théologie du corps.

Un catalogue d’erreurs dénoncées par les encycliques

La littérature chrétienne surabonde sur les sujets qui vont être contestés ici, nous proposons de passer sous nos yeux uniquement quelques éléments saillants.

La contraception

Le manque de chasteté conjugale tenaille l’évêque de Rome, ce qui va faire de la contraception un thème assez central de sa harangue, fustigeant au premier chef le « crime d’Onan », en référence à un passage de la Genèse (chapitre XXXVIII) qui relate le récit de cet homme égoïste :

08 - Alors Juda dit à Onan : « Unis-toi à la femme de ton frère, pour remplir envers elle ton devoir de beau-frère : suscite une descendance à ton frère. »
09 - Mais Onan savait que la descendance ne serait pas à lui. Aussi, quand il s’unissait à la femme de son frère, il laissait la semence se perdre à terre, pour ne pas donner de descendance à son frère.
10 - Ce qu’il faisait déplut au Seigneur qui le fit mourir, lui aussi.

L’encyclique se veut insistante : quelle que soit la raison (ne pas pouvoir garder la continence, les difficultés personnelles, celles de la mère ou de la condition familiale et toute la compassion dont il faut faire preuve en la matière), l’acte de la nature ne peut être vicié.

Dans son exposé sur le mariage, le Catéchisme de l’Église catholique stipule à propos de la fécondité du mariage : « un don, une fin du mariage, car l’amour conjugal tend naturellement à être fécond. L’enfant ne vient pas de l’extérieur s’ajouter à l’amour naturel des époux ; il surgit au cœur même de ce don mutuel, dont il est un fruit et un accomplissement ». Le catéchisme oublie un peu Pie XI, mais le n°2366 reprend Casti connubii :

« Cette doctrine, plusieurs fois exposée par le Magistère, est fondée sur le lien indissoluble que Dieu a voulu et que l’homme ne peut rompre de son initiative entre les deux significations de l’acte conjugal : union et procréation » [3].

L’avortement

Là encore, tous les prétextes sont révoqués sans appel, aussi bien la permission accordée au « bon plaisir du père ou de la mère » que la reconnaissance d’un caractère illicite sauf en cas d’indication médicale, sociale ou eugénique. Toute réponse tient dans le précepte de Dieu « Tu ne tueras pas ! ».

L’eugénisme

De tous temps, le christianisme promeut la défense et le respect de toutes les faiblesses. En 1930, nous sommes encore loin des manipulations génétiques, et l’on reste pourtant bouche bée de trouver une page entière de cette encyclique condamnant les interdictions de mariage à tous ceux qui « d’après les règles et les conjectures de la science, paraissent, à raison de l’hérédité, devoir engendrer des enfants défectueux. ». La famille est plus sacrée que l’Etat, saint Thomas d’Aquin interdit les lésions du corps, les peines meurtrissantes, les mutilations, bref ce que la Genève rappelle « Dieu est juge et vengeur du sang innocent qui, de la terre, crie vers le ciel. ».

Les licences illicites

En 1930, il y a manifestement des tendances à ce que l’on considère « comme tombées en désuétude ou qu’à coup sûr on les y fasse tomber, toutes les lois pénales qui ont été portées pour maintenir la fidélité conjugale. ». Si le Décalogue affirme « Tu ne commettras point d’adultère », le Christ Lui-même interpelle ses interlocuteurs sur l’existence de l’adultère également par les pensées : « Qui conque arrête sur la femme des regards de concupiscence a déjà commis l’adultère dans son cœur. », et ce pour « assurer l’inviolabilité des frontières sacrées de l’union conjugale ».

Le divorce

Thème déjà largement traité par Arcanum Divinae, qui en énumérait de multiples méfaits : rendre les contrats de mariage révocables, amoindrir l’affection mutuelle, fournir de dangereux stimulants à l’infidélité, compromettre la conservation et l’éducation des enfants, offrir une occasion de dissolution à la société familiale, semer des germes de discorde entre les familles, dégrader et ravaler la dignité de la femme, qui court le danger d’être abandonnée après avoir servi aux passions de l’homme. Une rhétorique féministe implacablement assénée, bien avant l’heure.

Les encycliques ne manquent pas de rappeler la possibilité de séparation de biens, ou séparation imparfaite, qui ne comporte pas la rupture du lien, que « l’Eglise autorise par les claires formules des canons qui légifèrent sur la séparation du lit, de la table, et de l’habitation. ».

Elles mentionnent aussi que le pacte matrimonial reçoit son plein achèvement par sa consommation. Il existe des possibilités d’annulation. À ce propos, le ton employé par Jean-Paul II lors d’une de ses derniers discours au Tribunal de la Rote, début 2002, encourageait résolument à combattre la mentalité favorable au divorce.

Quelques recommandations

Là encore, une partie seulement de la série de préconisations - pas toujours assez pratiques - et autres précieux conseils papaux est ici retenue et commentée pour endiguer ce fleuve débordant et sortant de son lit qui enfreint la dignité du mariage chrétien.

Une invitation préalable à méditer sur l’idée divine du mariage

Lorsqu’il cherche des remèdes, Pie XI commence par s’appuyer sur l’argument de saint Thomas d’Aquin, modèle de toute rectitude, et ce passage extrêmement intéressant sur la pertinence de la finalité divine reprend directement Léon XIII : « C’est une loi de la divine providence que les institutions qui ont Dieu pour auteur se vérifient d’autant plus utiles et salutaires qu’elles restent davantage dans leur état primitif, intégralement et sans changement ; c’est qu’en effet le Dieu créateur de toutes choses savait fort bien ce qui convenait à l’établissement et à la conservation de chacune de ses œuvres ; il les a toutes, par sa volonté et son intelligence, ordonnées de telle sorte que chacune d’elles pût atteindre convenablement sa fin. Mais la témérité et la malignité des hommes veulent changer ou troubler l’ordre si providentiellement établi, alors les institutions les plus sages et les plus utiles commencent à devenir nuisibles, ou bien elles cessent d’être utiles, soit qu’elles aient perdu, par ce changement, leur vertu bienfaisante, soit que Dieu lui-même préfère infliger ce châtiment à l’audace des hommes. »

La préparation au mariage

« Que les fiancés s’engagent donc dans l’état conjugal bien disposés et bien préparés, afin de pouvoir s’entra-aider mutuellement à affronter ensemble les vicissitudes de la vie, et bien plus encore se procurer le salut éternel et à former en eux l’homme intérieur jusqu’à la perfection de maturité du Christ. » : voilà sans aucun doute des prémisses des actuelles préparations au mariage, et plusieurs volets sont proposés.

Le premier invite à ce que le foyer « même au sein de l’indigence et au milieu de cette vallée de larmes » soit « quelque chose de pareil au paradis de délices où le Créateur du genre humain avait placé les premiers hommes ».

L’argument de la prise de conscience des priorités, témoignage de prudence chrétienne marque l’essai : « il faut considérer en tout premier lieu Dieu et la vraie religion du Christ, puis penser à leur avantage, à celui du conjoint, des enfants à venir, de la famille humaine, et de la société civile qui sortent de l’union conjugale comme de leur source. ». Cet ordre de priorité se conforme avec celui exposé par exemple en préparation au mariage à l’abbaye des chanoines de la Mère de Dieu à Lagrasse : Dieu, puis soi-même, puis son conjoint, puis vos enfants, puis tout le reste (famille, travail, amis, associations, …).

Parmi les autres pistes, le Pape propose de lire l’encyclique Divini illus magistrii, publiée un an avant sur l’éducation. Il incite à un discernement soigneux du futur conjoint qui « importe au plus haut point ». Il conseille aussi de solliciter le conseil des parents, rappelant le seul commandement de Dieu honoré d’une promesse : « Tes père et mère honoreras, Afin de vivre longuement. ».

D’autres pistes

Pie XI recommande que la doctrine du mariage chrétien soit enseignée avec zèle, évoquant en particulier l’Action Catholique, cet apostolat de laïques « d’élite » justement créée et structurée dans les années 30, y compris sous son pontificat. Au détour de ce passage, une mise en garde dévoile un prétexte de l’étude des questions de physiologie : « c’est bien plutôt l’art de pécher avec astuce que la vertu de vivre avec chasteté. ». L’amour des voluptés sensuelles en embuscade…

La coopération des époux aux grâces du sacrement propose une occasion de citer ce texte magnifique d’action de grâce du cardinal Bellarmin [4] : « Le sacrement du mariage peut se concevoir sous deux aspects : le premier, lorsqu’il s’accomplit, le second, tandis qu’il dure après avoir été effectué. C’est, en effet, un sacrement semblable à l’Eucharistie : qui est un sacrement non seulement au moment où il s’accomplit, mais aussi durant le temps où il demeure ; car aussi longtemps que les époux vivent, leur société est toujours le sacrement du Christ et de l’Église. »

L’assistance économique pour les difficultés économiques doit être résolue. Le vœu pontifical, déjà émis par Léon XIII se montre sans ambage : « [que tout] dans la société civile, le régie économique et social soit constitué de façon à ce que tout père de famille puisse gagner ce qui, étant données sa condition et la localité qu’il habite, est nécessaire à son entretien et à celui de sa femme et de ses enfants. ». Si l’argumentaire évoque « ceux qui auront fait part de leur richesse au Christ présent dans les pauvres recevront du Seigneur », il met tout aussi bien en garde contre les risques du découragement, et à terme d’un bouleversement général du pays et de ses institutions. ». Le rédacteur prend soin de ne pas s’exprimer sur la prolifération des lapins…

Enfin, l’encyclique publiée un an après les accords du Latran, qui fixent les règles diplomatiques entre la république italienne et la cité du Vatican, fournit une dynamique et un prétexte à exhorter à ce que « tous ceux qui sont dépositaires du pouvoir civil nouent et entretiennent des rapports de concorde et d’amitié avec l’Église du Christ ».

Quelques réflexions de fond inspirées par ces encycliques

Les témérités contre le mariage ont existé de tout temps

D’entrée de jeu, Léon XIII définit le mariage comme principe et fondement de la société familiale, mais que « Les détracteurs de la foi chrétienne refusent d’admettre en cette matière la doctrine constante de l’Église. Ils veulent, depuis longtemps déjà, détruire la tradition de tous les peuples et de tous les siècles. Malgré leurs efforts, ils n’ont pu, ni éteindre ni affaiblir la force et l’éclat de la vérité. »

Et de rappeler plusieurs contextes historiques, au premier rang desquels la faculté de répudiation laissée possible par Moïse « en raison de la dureté de leur cœur » [5], puis les lois et/ou les rites des sociétés païenne avec ses dérives où « le mari acquérait sa femme comme une propriété et la répudiait souvent sans juste cause », et le déchaînement du libertinage de l’homme.

Le pape rappelle alors que « l’Église a toujours, avec la même énergie, repoussé et réprimé les efforts de ceux qui s’attaquaient au mariage chrétien, tels que les gnostiques, les manichéens, les montanistes, dans les premiers temps du christianisme, et de nos jours [c’està-dire à la fin du XIXe siècle], les mormons, les saint-simoniens, les phalanstériens, les communistes. »

Le nœud gordien des attaques tient selon lui que « de nombreux esprits ont avant tout l’horreur de la soumission et de l’obéissance […] or la source et l’origine de la famille et de la société humaine tout entière se trouvent dans le mariage. Ils ne peuvent donc souffrir en aucune façon qu’il soit soumis à la juridiction de l’Église ».

Le mariage chrétien, un sacrement divin, versus un mariage civil ou contrat social : une mise en garde contre les audaces d’évolutions législatives

Le souverain pontife considère que la source principale de toutes les erreurs repose dans l’invention humaine du mariage, institué par leur seule volonté. La conséquence en est que « les lois, les institutions et les mœurs qui doivent régir le mariage, […] ne seraient soumises qu’à la volonté des hommes, elles peuvent donc, elles doivent même, au gré des hommes, et suivant les vicissitudes humaines, être promulguées, être changées, être abrogées ». Notons au passage l’exhaustivité de la démonstration ! Son écrit exprime colère et dégoût. L’étape franchie des effronteries, toutes les erreurs envisagées éliminent le lien indissoluble et excluent les enfants, promeuvent une sorte de CDD « le mariage temporaire, le mariage à l’essai, le mariage amical. ». Bref une chose « absolument profane et purement civile ».

D’ailleurs lors de son réquisitoire contre le divorce, Léon XIII anticipait que « ces maux paraîtront encore plus graves si l’on considère qu’une fois la liberté du divorce accordée, il n’y aura jamais d’obstacle assez puissant pour la contenir dans les limites déterminées et prévues d’avance ». Que dirait-il de toutes les campagnes d’affichage de ce début de XXIe siècle à Paris appelant explicitement à la consommation de l’autre et à l’institution systémique de l’infidélité ? Son cœur de cœur de prêtre souffrirait de ces horreurs.

Quel risque dans une traduction législative ?

Signe emblématique du duel prodigieux entre l’institution voulue par Dieu et sanctifiée par le Christ d’une part et des prescriptions civiles, coutumières, juridiques du mariage d’autre part, le terme « loi » revient 46 fois au singulier plus 25 fois au pluriel dans cette encyclique.

Dans le chapitre sur les remèdes, le Pape rappelle « ils ne sont pas rares en effet, ceux qui pensent que la loi morale autorise ce que les lois de l’État permettent, ou du moins ce qu’elles ne punissent pas, ou qui, même à l’encontre de leur conscience », usent de toutes les libertés consenties par la loi, parce qu’ils n’ont pas la crainte de Dieu et qu’ils ne trouvent rien à redouter du côté des lois humaines. ».

Un premier exemple concerne le divorce avec la mise en garde contre « l’insistance de certains pour obtenir l’autorisation légale du divorce afin qu’une autre loi, et une loi plus humaine, se substitue aux lois vieilles et périmées ». L’encyclique évoque un deuxième exemple avec la première étape de l’avortement : sa dépénalisation, qui a bien été à la fondation des lois sur ce sujet.

Encore à ce jour, les valeurs non-négociables

Pour aller plus loin, le pape Benoît XVI a déterminé en 2007 dans l’exhortation post-synodale Sacramentum caritatis sur l’Eucharistie les fameuses valeurs non-négociables que les hommes politiques et les législateurs catholiques doivent respecter : « Il est important de relever ce que les Pères synodaux ont appelé cohérence eucharistique, à laquelle notre existence est objectivement appelée. En effet, le culte agréable à Dieu n’est jamais un acte purement privé, sans conséquence sur nos relations sociales : il requiert un témoignage public de notre foi. Évidemment, cela vaut pour tous les baptisés, mais s’impose avec une exigence particulière pour ceux qui, par la position sociale ou politique qu’ils occupent, doivent prendre des décisions concernant les valeurs fondamentales, comme le respect et la défense de la vie humaine, de sa conception à sa fin naturelle, comme la famille fondée sur le mariage entre homme et femme, la liberté d’éducation des enfants et la promotion du bien commun sous toutes ses formes. Ces valeurs ne sont pas négociables. »

Les rôles respectifs de l’homme et de la femme, et l’émancipation de celle-ci

Léon XIII rappelle que les droits du mari et de la femme en arrivèrent à devenir semblables, et que « la dignité de la femme fut revendiquée et garantie ». Puis il écrit : « L’homme est le prince de la famille et le chef de la femme ; celle-ci, toutefois, parce qu’elle est, par rapport à lui, la chair de sa chair et l’os de ses os, sera soumise, elle obéira à son mari, non point à la façon d’une servante, mais comme une associée ; et ainsi, son obéissance ne manquera ni de beauté ni de dignité. […] la charité ne devra jamais cesser d’être la régulatrice de leur devoir respectif. »

Pie XI revient longuement sur le célèbre et sujet à polémique pour l’opinion publique que pose le passage de Saint Paul : « Que les femmes soient soumises à leurs maris comme au Seigneur ; parce que l’homme est le chef de la femme comme le Christ est le chef de l’Eglise », ce que l’encyclique appelle « l’ordre de l’amour. ». Cette image se traduit ainsi : au mari la tête, à la femme le cœur, et « comme le premier possède la primauté du gouvernement, celle-ci peut et doit revendiquer comme sienne cette primauté de l’amour. »

L’encyclique ne se révèle pas très concrète ni pratique, et s’en tient à ce mode déclaratif, rappelant cependant que « Cette soumission ne nie pas, n’abolit pas la liberté qui revient de plein droit à la femme », et qu’« Elle ne lui commande pas de se plier à tous les désirs de son mari », précisant « quels qu’ils soient, même à ceux qui pourraient être peu conformes à la raison ou bien à la dignité de l’épouse ».

Insistant sur l’égalité des droits des époux, le Pape conteste néanmoins une triple émancipation de la femme : physiologique, prémisses du droit à disposer de son corps, économique, prémisses du plafond de verre à briser, et sociale, prémisses de la femme libérée.

Continuez ainsi menace le Pape, et la femme sera « bien vite réduite à l’ancienne servitude (sinon en apparence, du moins en réalité), et elle deviendra – ce qu’elle était chez les païens- un pur instrument de son mari. Ces propos ont presqu’un siècle : le Pape aurait-il imaginé que l’on en viendrait dans nos sociétés occidentales à l’homme-objet et à pareils vagabondages ?

En conclusion

Au-delà de la description de l’institution du mariage chrétien, des mises en garde contre toutes les horreurs que Rome associe aux atteintes contre le mariage chrétien, des mots clés d’unité, de chasteté, de dignité, ces encycliques persuadent le lecteur du bien-fondé de la charité conjugale, qui s’étend et s’accomplit plus pleinement dans la coopération entre époux.

Cette encyclique morale a le mérite d’être empreinte de bienveillance et de sollicitude : « Cette mutuelle formation intérieure des époux »… « une mise en commun de toute la vie, une intimité habituelle, une société. ». Belles, vigoureuses, généreuses paroles !

Il transparaît aussi une volonté farouche de protéger et de défendre la situation de la femme. Dans son essai La Femme aux temps des cathédrales, la médiéviste Régine Pernoud rappelait l’étau qui pesait sur les femmes dans les sociétés antiques, le travail de fond accompli par le christianisme pendant le Moyen-Âge pour lui donner une présence juste, et la régression de la Renaissance et des temps modernes. Les propos de nos deux Papes développent et amplifient le volet respectueux, protecteur et promoteur de l’épouse : en l’occurrence ils prescrivent plus qu’ils ne recommandent. L’étonnement persiste incompréhensiblement devant les voix discordantes et autres invectives accusant l’Église de ne pas faire davantage apparaître de place aux femmes ni de continuer à élever considérablement leur rôle dans la famille, appréhendée comme cellule de base de la société, comme église domestique, comme famille au sens large…

Baudouin Chambert

[1Article L’histoire du divorce en Russie soviétique. Ses rapports avec la politique familiale et les réalités sociales par Hélène Yvert-Jalu, 1981, https://www.persee.fr/doc/pop_0032-4663_1981_num_36_1_17143

[3La seconde référence figure dans un paragraphe sur le respect de l’intégrité corporelle (n° 2297), qui condamne pêle-mêle et comme contraire à la loi morale les enlèvements et prises d’otages, le terrorisme, la torture et, au titre de l’eugénisme évoqué dans cette encyclique, « en dehors d’indications médicales d’ordre strictement thérapeutique, les amputations , mutilations ou stérilisations directement volontaires des personnes innocentes ».

[4Saint Robert Bellarmin, jésuite de la fin du XVIe et début du XVIIe siècle, très apprécié de Pie XI, a été canonisé par ses soins en 1930 et proclamé docteur de l’église l’année suivante.

[5Cf. l’abasourdissant passage du Deutéronome (chapitre XXIV) qui entérinait le divorce : « Lorsqu’un homme aura pris une femme et l’aura épousée, s’il advient qu’elle ne trouve pas grâce à ses yeux parce qu’il a trouvé en elle quelque chose de choquant, il écrira pour elle une lettre de répudiation, la lui remettra en mains et la renverra de sa maison. ». Les notes de bas de page (Bible d’Osty) spéculent sur l’interprétation du vocabulaire : il semble que pour certains un plat mal cuit suffisait…

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