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Après la Charia, les chars [2/2]

21 août 2013 Bougainville

Fin connaisseur de l’Afrique, Bernard Lugan annonçait, prophétique, le 30 juin dernier sur son blog au sujet de l’Égypte : « l’armée est en embuscade, tirant profit de l’échec politique et économique des Frères musulmans et de l’anarchie qui embrase le pays. La question qui se pose est de savoir quand, et sous quelle forme, elle recueillera le pouvoir.  »

Début 2011, le président Moubarak est destitué par l’armée égyptienne, à la demande pressante des États-Unis, et après une mobilisation impressionnante des foules urbaines, toutes appartenances confondues. Parmi les manifestants, la bourgeoisie aisée du Caire, avide de libertés politiques et économiques, des fidèles coptes, faisant leurs les slogans de liberté et désobéissant aux appels de neutralité du haut-clergé (alors physiquement menacé par les soudards de Moubarak), et les Frères musulmans, mieux organisés que les modérés, qui noyautèrent peu à peu l’opposition, et entrèrent en contact avec l’armée pour négocier la transition.

Le plan des Frères musulmans était de réclamer rapidement la tenue d’élections, qu’ils remporteraient. Les États-Unis, persuadés que la confrérie était prête à devenir « démocrate-musulmane », misèrent tout sur elle. Nombre de naïfs européens virent également dans les Frères musulmans des démocrates vertueux, y compris le journal La Croix, qui rapporta que le nouveau N°2 du parti politique de la confrérie, nommé en mai 2011, était un Copte, preuve de leur modération [1].

L’armée géra la transition jusqu’au printemps 2012, et se signala par sa brutalité (notamment envers les Coptes, écrasés par les chars lors des manifestations de fin 2011), et sa volonté de garder le contrôle des évènements.

Les élections présidentielles de mai et juin 2012 montrèrent les limites des Frères musulmans et de leur candidat, Mohamed Morsi, comme l’explique Bernard Lugan :

« Après avoir attendu 80 ans pour enfin accéder au pouvoir, les Frères musulmans l’ont perdu en raison de leur arrogance, oubliant que le 24 mai 2012, lors du premier tour des élections présidentielles, Mohamed Morsi n’avait recueilli que 24,8% des suffrages, quasiment à égalité avec le général Ahmed Chafik, ex-Premier ministre de Moubarak (23,7%). Au second tour, Mohamed Morsi, qui avait réussi à rallier nombre de modérés, l’emporta de justesse, avec un petit score de 51,7%. Face à lui, le général Chafik avait rassemblé sur sa candidature 48% d’électeurs résolument hostiles aux Frères musulmans. (…) Enfermés dans leurs certitudes et soutenus par les Etats-Unis et le Qatar, ils voulurent malgré tout faire passer en force une Constitution islamiste. Pour y parvenir, le 22 novembre 2012, le président Morsi fit un coup d’Etat en signant un décret l’autorisant à prendre les pleins pouvoirs.  »

Face à cette tentative d’installation d’une théocratie, une réaction populaire prit forme pendant plusieurs mois, relayée par la bourgeoisie aisée du Caire, désireuse de ne pas subir l’islamisation. Les Coptes se rallièrent au mécontentement, et l’armée observa le flot monter progressivement. La coupe fut pleine le 30 juin 2012, lorsque des manifestations anti-Morsi rassemblèrent des millions d’Égyptiens. Les généraux décidèrent donc de passer à l’action, et déposèrent le président, le 3 juillet.

Le coup d’État fut suivi de l’évacuation précipitée de l’ambassade américaine au Caire : en effet, l’ambassadrice Anne Paterson s’était démenée pour maintenir les Frères musulmans au pouvoir. Elle avait également rencontré quelques jours avant le putsch militaire l’entourage du guide suprême de la confrérie, Mohamed Badie, pour évoquer le soutien américain au régime face à la contestation : les manifestants en furent ulcérés. L’armée profita de cette flambée populaire anti-américaine pour agir sans en référer à Washington.
Désarçonnés, les Américains furent contraints de lâcher Morsi et les Frères musulmans. Ils firent dans la nuance, affirmant que le coup d’État militaire n’en était pas un : proclamer le contraire aurait obligé le Congrès à suspendre automatiquement l’aide financière américaine à l’Égypte, et Barack Obama voulait garder cet atout en main pour peser auprès des généraux égyptiens.

L’hôte de la Maison-Blanche est depuis dans une posture très délicate : aux États-Unis, une partie de l’opposition républicaine, pourtant prompte à voir des islamistes sanguinaires partout, s’est mise à réclamer la condamnation du coup d’État militaire, et la suspension de l’aide à l’armée égyptienne. Deux sénateurs républicains, dont John McCain, ont fait le déplacement au Caire début août, pour rencontrer le président Morsi déchu et en résidence surveillée [2].
De l’autre côté, l’État d’Israël, soulagé de voir les Frères musulmans alliés des Palestiniens mordre la poussière, soutient la junte militaire, et pousse les États-Unis à l’imiter.

Mais la partie se joue au soleil du Caire, et non depuis les couloirs climatisés de Washington. En représailles de l’occupation de places de la capitale par les partisans de Morsi (une occupation qui fut loin d’être pacifique, contrairement à ce qu’ont rapporté leurs amis naïfs d’Europe) pendant le ramadan, l’armée procéda du 13 au 14 août à leur évacuation par la force, alors que des milices de civils commençaient à les attaquer. Depuis, la violence n’a pas cessé.

Avec l’état d’urgence proclamé, et l’arrestation de Mohamed Badie, guide suprême des Frères musulmans, l’armée ne cache pas ses intentions d’en finir avec eux. De son côté, la confrérie tente de gagner du temps, en semant le chaos (et en s’en prenant aux Coptes, ce qu’ils font de manière ponctuelle depuis un an, et de manière frénétique depuis une semaine), tout en se faisant passer pour les victimes innocentes en Occident.

L’armée égyptienne est inflexible. Elle dispose du soutien de la majorité de la population, et de l’argent illimité de l’Arabie saoudite, et des Emirats arabes unis : en effet, ces monarchies pétrolières du Golfe profitent de la situation pour rayer les Frères musulmans de la carte (leurs rivaux idéologiques), et pour freiner les ambitions du Qatar, grand allié de Morsi. Ce faisant, elles rabattent les cartes diplomatiques, en donnant à l’armée égyptienne l’occasion de s’émanciper des Américains. Les menaces de sanction contre la junte égyptienne sont donc vaines.

De notre côté, il est nécessaire de prier pour la paix en Égypte, et en communion avec les Coptes persécutés. L’Église copte catholique s’est d’ailleurs exprimée via le site de l’Église de France, dans un communiqué qu’il convient de diffuser (plutôt que de diffuser vicieusement les vidéos de viols en pleine rue ou d’enfants abattus) : « Nous sommes reconnaissants à l’égard de tous les medias égyptiens et étrangers qui communiquent les nouvelles et les événements avec objectivité et impartialité, et nous condamnons les medias qui propagent des mensonges et falsifient la vérité dans le but d’induire en erreur l’opinion publique mondiale. »


[1En réalité, la ficelle était trop grosse pour passer en Égypte. Par ailleurs, le Dr Rafik Habib, nommé vice-président du parti des Frères musulmans, puis conseiller du président Morsi, était membre d’une Église copte protestante, et non de l’Église copte-orthodoxe, qui rassemble l’écrasante majorité des chrétiens égyptiens. Il existe également une minorité copte catholique.

21 août 2013 Bougainville

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