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Anarchisme, libertarisme : Proudhon et les autres

Le mouvement anarchiste compte dans ses rangs des tendances très différentes, dont celle des anarchistes originels et celle, aujourd’hui prépondérante, des libertaires. Les profondes disparités de perspectives entre ces deux bannières expliquent les évolutions du mouvement anarchiste à travers le temps jusqu’à aujourd’hui et demandent un examen critique dont l’enjeu est, comme on pourra en juger, crucial.

Généalogie d’une division

L’anarchisme est lui-même l’enfant d’une scission, phénomène qui relève de la discipline olympique pour celui qui côtoie n’importe quel milieu politique radical. Néanmoins, celle-ci est de taille, et il importe d’en expliquer les enjeux.

Si l’anarchisme et le socialisme se sont toujours côtoyés, c’est parce que le fond de leurs aspirations est le même : il est question de remporter la lutte des classes. Toutes les divisions reposent sur la question du « comment », moins d’ailleurs dans les modalités du combat que dans le projet politique à réaliser ensuite.

Au départ de l’irruption de Proudhon dans le paysage politique, il n’existe pas d’anarchisme : lui et son concurrent tardif, Marx, sont des socialistes. Toutefois, Marx et Proudhon s’affronteront à mesure de l’importance grandissante que l’auteur du Capital prendra aux cœurs des débats politiques socialistes. La principale problématique qui occasionnera cet affront idéologique caractérisé par les deux ouvrages Philosophie de la misère (Proudhon) et Misère de la Philosophie (Marx) est la question de l’État. La conception chère aux communistes, que l’on appellera ainsi pour les différencier des anarchistes au sein du mouvement socialiste, est particulièrement centralisée et étatique dans son imagination du moyen terme à l’abolition de l’État et de l’Argent. On remarquera ce jacobinisme et ce rationalisme dans toutes les incarnations politiques communistes.

Marx est un penseur global et doctrinaire malgré toutes ses tentatives de conjurer le sectarisme de certains de ses disciples. Sa philosophie vient « d’en haut » et tend à s’appliquer verticalement sur le réel que, comme tout révolutionnaire, il souhaite radicalement transformer, quitte à bouleverser des communautés naturelles telles que la famille, qu’il écarte grâce à une conception historique de la lutte des classes qui lui permettra d’imputer au capitalisme la destruction des formations naturelles qui ne lui convenaient pas.

Même s’il serait injuste de faire passer Marx pour un Robespierre ou un Marat, il n’en demeure pas moins que sa façon d’envisager le politique et la pensée est systématique et verticale, tandis que celle de Proudhon est, ne serait-ce qu’humainement, radicalement différente. Celui qu’on moque régulièrement – et, parfois, d’une façon bien injuste – pour ses contradictions part d’en bas pour envisager le politique. On ne pourrait pas le qualifier sans anachronisme d’empiriste organisateur, mais il est pourtant indéniable que si Maurras apprécia certaines théories de Proudhon, c’est d’abord que la façon naturelle de réfléchir des deux hommes se ressemblaient.

Proudhon, avant de gloser à propos des mouvements de l’Histoire, considère le réel observé et cherche, jusque dans sa façon d’envisager la praxis révolutionnaire, à faire en sorte que les souveraineté naturelles intermédiaires (familles, communes, ateliers, usines) transforment directement la communauté qu’elles touchent et deviennent des noyaux de résistance au capitalisme. Loin du Grand Soir, Proudhon envisage le renversement de la bourgeoisie par une stratégie qui n’est ni réformiste ni à proprement parler insurrectionnelle : la lutte se pratique à l’échelle humaine, et les cadres politiques révolutionnaires doivent encourager l’auto-organisation de ces petits ensembles de population qui, ainsi, retrouvent une souveraineté propre à l’anarchisme proudhonien, qui se veut fédéraliste.

Hors de la théorie, Proudhon a irrigué l’anarchisme grâce à des projets concrets : la banque du peuple, le crédit mutuel et le mutuellisme en général ont survécu au temps jusqu’à aujourd’hui. C’était là le bienfait que Proudhon apporta, pas seulement au socialisme, mais aux ouvriers et aux prolétaires.

La conception que Proudhon échafaude du monde et de l’action politique se fonde sur la construction d’une communauté fédérale de communes, renforcées par les solidarités naturelles de la famille et du travail, de façon à ce que l’objectif de l’anarchisme – la fin du pouvoir politique, matérialisé par l’État – soit réalisé. On comprendra ainsi pourquoi Marx et lui ne s’entendront jamais sur grand-chose.

Le libertarisme, de la même manière, est un enfant rebelle de l’anarchisme. Comme l’indique son nom, l’obsession politique du libertaire est la liberté, quand celle de l’anarchiste est le pouvoir. Tout, au fond, réside dans ces maîtres-mots qui impliquent, avec eux, des présupposés bien éloignés les uns des autres.

Quand l’influence des Lumières et de la Révolution sur les théories proudhoniennes demeure relative (même si elle est parfois fondamentale, elle n’est absolument pas totale), elle fait souche dans le courant libertarien, chose que l’on pourrait justifier par le simple fait qu’eux et les révolutionnaires de 89 ont toujours eu le même mot d’ordre.

Déjacque et Proudhon, le pivot d’un schisme politique

En 1857, Joseph Déjacque publie une lettre ouverte à l’adresse de Pierre-Joseph Proudhon qu’il intitulera « De l’être humain mâle et femelle ». Ce texte reproche au père de l’anarchisme de ne pas aller au bout de ses conclusions : à la devise « ni Dieu, ni maître », on souhaiterait qu’il rajoute « ni mari ». C’est la première fois qu’on utilise le néologisme « libertaire » que l’auteur opposera, chose ironique, à la sève « libérale » qui irriguerait supposément la pensée de Proudhon.

Ce dernier souffre en effet d’une contradiction profonde. D’un côté, il souhaite l’abolition de l’État parce qu’il concentre le pouvoir et, de l’autre, souhaite la protection de la famille, probablement parce qu’il aura constaté toute sa vie qu’elle était le premier rempart contre le pouvoir bourgeois et qu’elle était la racine sans laquelle la commune ne peut être prospère. Ce bon sens prolétaire et franchement contre-révolutionnaire qui fait qu’il reste un partisan de la famille traditionnelle fait toute la richesse de Proudhon ; d’ailleurs, si les théories socialistes s’en accommodent peu, son projet fédéraliste et communal en devient beaucoup plus cohérent.

Le problème semble donc reposer sur le fait qu’il se qualifia comme Marx et Engels de « socialiste », alors que ces derniers appellent à l’abolition de la famille comme à celle de l’État dans le Manifeste du parti communiste. Fils des écoles républicaines, Proudhon a probablement souffert, dans ses contradictions, de l’affrontement de son bon sens et du rationalisme, dans lequel il a tenté toute sa vie d’équilibrer les forces.

Le texte de Déjacque reproche à Proudhon sa misogynie et son paternalisme familial, l’exhortant à rentrer en cohérence avec son système (qu’il ne connaît d’ailleurs qu’en surface, Déjacque n’ayant jamais lu Proudhon). En un mot, parce qu’il est libertaire, Déjacque s’improvise féministe et loue l’horizontalisation des rapports homme-femme en vertu de l’individualisme, c’est-à-dire du présupposé que l’être humain est concevable seul et indépendant de toute subordination... ce qui relève bien entendu du libéralisme philosophique et qui donne donc à son accusation à l’encontre de Proudhon l’air d’une singulière pantalonnade. Car c’est au nom d’étendards tels que la « souveraineté individuelle » que Déjacque souhaite « l’anarchie jusque dans la famille » ! Voltaire, Diderot, Rousseau et bien d’autres durent frémir de bonheur du fin fond des enfers en entendant ce docte épistolier faire sa leçon au père de l’anarchisme français.

La lecture de ce document est une activité fort instructive pour qui voudrait comprendre comment les idées rouges chutèrent des trémolos communards en ce pullulement de traîne-la-vie, de sorcières de cul-de-basse-fosse et de foutriquets anémiques qui fait la gauche nouvelle, la plus amusante de toutes.

On ne glosera pas sur le fait que, visiblement, Proudhon n’éprouvait pas le besoin de déclarer sa soumission aux femmes pour en obtenir les faveurs, contrairement à Déjacques. En revanche, il semble important de montrer quelle révolution copernicienne s’opéra lorsqu’une part importante du socialisme troqua les obsessions de luttes de classes, de fait social et de rapports d’argent pour celles de « liberté » et d’athéisme, alors même qu’on crevait toujours dans les mines, et qu’on se faisait toujours broyer la main sous une machine mal réglée.

Quand toute cette misère, donc, n’avait absolument pas cessé mais devenait parfois plus douloureuse encore, des ratiocineurs de la gauche insurrectionnelle se sont concertés et ont arrêté l’idée que finalement, peu importait le bonheur de l’ouvrier tant qu’on abattait des curés pour plaire à Bakounine et que l’on se faisait cocu pour contenter Déjacque !

Voilà précisément le séisme idéologique qui s’est produit alors, lorsqu’on a commencé à détourner les yeux des bienfaits du père Proudhon pour la révolution prolétarienne et que l’on a tout d’un coup laissé des poissonnières expliquer aux ouvriers que leur bonheur résidait dans le suffrage démocratique des femmes, tout cela en maquillant l’escroquerie de façon à ce que l’on puisse encore dire que l’on se battait pour le rouge, le noir et l’humanité.

On notera qu’aujourd’hui encore, cette hébétude volontaire de la gauche d’argent perdure et revient même à l’assaut des peuples. Ne seront nommées aucune des personnalités libertaires et féministes afin d’éviter que l’on croie qu’il faille en connaître l’ombre d’une seule pour rester bien-portant. Néanmoins, résumons cela ainsi : on souhaitait auparavant l’abolition de la banque ou de la propriété capitalistes, et l’on s’ingénie maintenant à tout faire pour que la direction de celle-ci soit laissée à une femme, qui sera tout aussi misérable que ses prédécesseurs masculins, voire pis, et qui perpétuera les dynasties de hyènes qui régentent ce sympathique environnement. Voilà ce qu’a concrètement donné le libertarisme : un individualisme qui roucoule de vieux couplets communards pour la forme, mais qui se fait volontiers trousser au crépuscule par le fesse-matthieu du quartier.

Tout cela est vite dit, rétorquera-t-on ; mais il n’en demeure pas moins vrai que le libertarisme, se fondant sur les présupposés de l’Individu, ne pouvait être destiné qu’à se travestir en garde rouge de centre commercial, car c’est à cela et à cela seulement que mène une telle idée, quel qu’en soit le fard rouge que l’on pose pudiquement sur ses pommettes pour se donner un l’air de parler pour ceux qui souffrent. Nous traitions de « catalyseurs politiques » lorsque, il y a déjà quelques temps, nous abordions le thème de l’antispécisme ; le libertarisme est un parfait exemple d’aliénation idéologique qui sert bassement les financiers tout en se faisant croire qu’il leur résiste.

Le meilleur exemple de cette profonde lâcheté libertaire reste Déjacque lui-même, qui lors de la guerre de Sécession, en fervent dispensateur de justice, pris le parti des banquiers du Nord de l’Amérique, des industriels, des négociants et des financiers qui ont forcé le Sud à faire faillite avant de lui déclarer la guerre, contre la paysannerie confédérée qui, finalement, devait être trop pauvre et trop sale pour mériter l’attention d’un défenseur du plus faible. Après tout, la haine viscérale que les rouges ont toujours voué à la paysannerie s’est, ce jour-là, parfaitement renouvelée.

Dans le dernier numéro de son torchon nommé Le Libertaire où il prit position de la sorte, ce pauvre bougre de Déjacque démontra à tous l’abyssale médiocrité de ses aspirations, et de celles de tout ceux qui osent encore brandir le nom de Liberté sans en éprouver, en secret, une profonde et irrémissible honte.

Marc Ducambre

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